« Soyez-vous-même » : qui ne s’est pas déjà entendu prodiguer ce conseil un peu agaçant avant un rendez-vous important ? C’est le titre qu’a donné Côme de Bellescize à sa dernière création au théâtre de Belleville, qu’il ne faut rater sous aucun prétexte. Dans une tragi-comédie grinçante sous forme d’entretien d’embauche cauchemardesque, il interroge avec cynisme les dessous de cette injonction bien moins inoffensive qu’il n’y paraît, et nous offre, ce faisant, un grand moment de théâtre.

Sur un plateau quasiment nu, deux femmes font face au public. La première, jeune, grande, élégante, est venue convaincre la seconde qu’elle est la candidate idéale pour le poste à pourvoir au service communication d’une marque de Javel. La recruteuse, petite, voutée, est affublée d’une paire de lunettes aux verres opaques qui dissimulent ses yeux aveugles. Les charmes physiques de la jeune fille lui étant inutiles, c’est par le verbe qu’il faudra la séduire.

Dès les premières minutes, le ton est donné par la directrice : elle souhaite faire de cet entretien un échange philosophique, à l’image de l’adage grec qui éclaire le fond de scène de ses lettres lumineuses, « Gnothi seauton » : « Connais-toi toi-même ». Trêve donc de banalités et autres énumérations de prétendues qualités : la candidate doit faire tomber le masque et lui montrer qui elle est vraiment. 

La présentation soigneusement préparée et répétée est très vite balayée d’un revers de main par la recruteuse, qui l’exhorte à « se déposséder de sa carapace » et à « sortir des sentiers battus ». L’exercice au formalisme convenu se transforme en une introspection forcée, à grand renfort de questions intimes et de mises à l’épreuve toujours plus extrêmes. Véritable mise à nu, au sens propre comme au figuré, la confrontation pousse la jeune fille dans ses retranchements, jusqu’à un point de non-retour…

Eléonore Joncquez et Fannie Outeiron, magistrales dans leurs rôles respectifs, forment un duo tout en contrastes aussi drôle que glaçant. Entre la candidate prête-à-tout-pour-convaincre, et la directrice perverse et impitoyable, elles incarnent deux travers d’un monde du travail dangereusement déconnecté de la réalité. Le texte de Côme de Bellescize est incisif, brut, dérangeant : en miroir déformant d’une société dérangée, il nous interroge, en tant qu’individus qui la composent, sur notre identité profonde et nos propres limites. Portée par une tension dramatique croissante, cette remarquable mise en scène, par un subtil mélange d’humour et de gravité, pousse la tyrannie des apparences à son paroxysme, pour mieux la déconstruire. Brillant, jouissif, et nécessaire.

Soyez vous-même

Texte et mise en scène Côme de Bellescize

Avec Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro

Au théâtre de Belleville jusqu’au 16 avril