La 16e édition du Mobile Film Festival s’est achevée le 7 décembre dernier avec un palmarès qui a récompensé les meilleurs courts-métrages traitant du thème Women’s Empowerment. Cette année, l’évènement s’est doté d’un jury prestigieux dont nous avons eu la chance d’interviewer quelques membres. Après Oxmo Puccino et Aloïse Sauvage, rencontre avec Tania de Montaigne, journaliste et auteure française qui a notamment signé la biographie Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin adaptée au théâtre en avril 2021.

Pourquoi c’était important pour vous de participer à cette 16e édition du Mobile Film Festival ?

Ça m’intéressait de voir comment le cinéma peut produire quelque chose dans un temps aussi court sur ce sujet vaste et mystérieux qui est les femmes. Il y a deux parties, il y a les femmes et il y a cette histoire « d’empouvoirement ». Et qu’est-ce qu’on voudrait qu’elles aient comme pouvoirs les femmes ? Ça m’intriguait. On m’aurait posé la question je pense que je serais encore en train d’essayer d’y réfléchir. 

Les festivals c’est aussi un moyen de voir les gens qui détournent les thèmes. Par où vont-ils les attraper ? Le palmarès raconte bien ça. Les gens qu’on a primés regardent à un autre endroit.   

Qu’est-ce que ce terme d’empowerment évoque pour vous ? 

À la base, rien (rires). En fait je le trouve ambigu. Il a toujours cette petite connotation qui est un truc très américain, très capitaliste où il faut prouver sa valeur : « Sois forte, puissante etc. » Et si on a envie d’être moche, pas puissante et pas forte, est-ce qu’on peut être considéré ? Cette idée de « je suis la meilleure, je vais tout péter, ça va être génial », ça ne m’intéresse pas du tout comme vision pour les femmes, pour les hommes ou pour n’importe qui. Ça ne peut que conduire à la reproduction de ce que l’on connaît déjà.

C’est pas tellement révolutionnaire si l’idée c’est de dire : « Maintenant ce qu’on va faire, c’est inverser ce qu’on a connu avant qu’on ne trouvait pas bien et on va dire que finalement on inverse les genres mais on reste avec le même système ». Je vois une injonction à ne pas bouger. Ça supposerait que ce qui nous avait dérangé jusque-là c’était pas tellement le principe de vouloir dominer quelqu’un, c’était juste que c’était pas moi qui dominait. Moi ce qui me gène c’est pourquoi on veut tout le temps qu’il y ait des hiérarchies, pourquoi on veut absolument définir les gens dans une échelle de valeur, pourquoi est-ce qu’il faudrait que je prouve ma valeur, etc.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans les courts-métrages sélectionnés ? 

Elle me plait cette sélection parce qu’elle raconte le monde, elle montre que c’est impossible de dire ce que c’est qu’une femme parce que ce ne sont que des singularités et que chacun raconte depuis qui il est. Ce que ça raconte aussi c’est que bien sûr personne ne sait ce que c’est qu’une femme pour la simple et bonne raison que ça n’existe pas. Ce qui existe c’est une culture qui dit « toi tu as ce sexe-là donc tu vas faire ça ». Ça, ça s’appelle le genre donc c’est que de la culture. Ça s’invente. C’est des élaborations.

Dans ce festival, il y a des gens qui essayent d’élaborer ailleurs et de pointer le doigt sur l’absurdité de cette élaboration. Par exemple dans Career Path (qui a gagné le Grand Prix International – ndlr), il y a un constat qui dit que sous prétexte que tu as tel sexe ou qu’on te prête ce sexe-là, pour toi le chemin va être sans arrêt borné. C’est pas une volonté de montrer qu’il y a des hommes qui sont trop méchants. Ça n’aurait pas d’intérêt parce que c’est pas du tout comme ça que s’élabore le patriarcat. Et la femme, plutôt que d’être dans la rivalité, elle prend le risque de laisser la porte ouverte. Ce genre de films obligent à penser quelque chose sans qu’on me dise : « c’est ça que tu dois penser ». 

Dans votre vie, à quel moment vous êtes-vous rendue compte qu’il y avait un problème par rapport à la place des femmes dans la société ? 

Tout le temps, je crois. Quand on identifie un problème, ce qu’on identifie c’est que quelqu’un dit « toi en fait c’est là que tu vas t’asseoir ». Et c’est marrant, parce que moi je veux plutôt m’asseoir là. Ça arrive tout le temps, pour le coup pas besoin d’être une femme. Dans l’expérience de ce qu’est être une femme, il y a ce temps-là qui va être celui de constater qu’on est poussé vers l’intérieur et ça arrive assez vite.

Quand on est petit, se pose la question de la culotte qui est énorme. Les enfants sont souvent les pieds en l’air et soudain il y a un moment où pour les filles c’est non. Quelque chose se produit au niveau de cette histoire de culotte et toute notre vie se situe dans ce premier temps. Ce moment où il va falloir qu’on croise les jambes et qu’on fasse attention ne va faire que se reproduire. Donc on va nous pousser à faire des activités d’intérieur et on ne va pas être incité à se dépenser. En revanche, on dit tout le temps que les garçons ont besoin de se dépenser. C’est complètement absurde.

Dans la cour de recré, les filles sont plus dans les coins et les garçons prennent tout l’espace, ils sont déchaînés. Dans les ateliers que je fais dans les écoles, l’idée c’est d’alterner. Une semaine c’est les garçons qui prennent toute l’espace et l’autre c’est les filles. On constate qu’au début elles investissent très peu ce milieu mais on se rend compte qu’au bout d’un mois et demi, c’est fini. C’est intéressant de repasser par là parce que tout le monde sait que c’est pas très gentil de frapper des filles ou de dire c’est pas sympa de tuer un noir. Oui d’accord, mais le racisme c’est quelque chose d’intrinsèque, c’est pas une histoire de couleur du tout. Faut essayer de travailler ça autrement parce que c’est imprimé dans le langage.

Essayer de déconstruire notre besoin perpétuel de vouloir hiérarchiser les genres, de savoir si je suis mieux ou moins bien, apprendre l’égalité… pour que ça vienne à la pensée, il faut trouver d’autres moyens que de dire c’est pas gentil, comme le fait Career Path par exemple.

Vous êtes journaliste et auteure. Vous savez à quel point les mots sont importants. Le cinéma est l’art de l’image. Est-ce que vous pensez que les images peuvent sauver des vies ? 

Oui et non. On est abreuvé d’images. L’une écrase et l’autre. Tout le monde fait des images en permanence. Ça les dévalorise aussi. Parfois il y a une conjonction de plein de choses qui font que l’image saisissante en question et la conjoncture provoquent ce qui est arrivé après George Floyd, quelque chose de mondial dont tout le monde se saisit. Mais aux États Unis il y a toujours un Noir ou un Hispanique qui est tué tous les deux jours dans le dos. Et ceux qui ont été tués après Floyd, ça nous a pas fait la même chose.

Un livre s’il vient à un moment où vous êtes déjà en train de vous interroger sur un sujet et qu’il y a un image qui vient percuter ça, là y a un truc de fou qui se produit. Vous devenez le véhicule de quelque chose qui ne pouvait pas être élaboré par vous au départ. C’est pour ça que c’est génial qu’il y ait des artistes qui viennent mettre des mots sur quelque chose qui vous traverse depuis un certain temps mais vous ne saviez pas ce que c’était. C’est ce jaillissement-là qui est intéressant. 


Retrouvez le palmarès du 16e Mobile Film Festival