La 16e édition du Mobile Film Festival s’est achevée le 7 décembre dernier avec un palmarès qui a récompensé les meilleurs courts-métrages traitant du thème Women’s Empowerment. Cette année, l’évènement s’est doté d’un jury prestigieux dont nous avons eu la chance d’interviewer quelques membres. Rencontre avec Agnès Jaoui, présidente du jury passionnée et passionnante.

Pourquoi c’était important pour vous de participer à cette 16e édition du Mobile Film Festival ?

Parce que ça rassemble les luttes des femmes pour leur libération et leur « empouvoirement » et ça allie l’accès totalement démocratique à la réalisation parce qu’il suffit d’un smartphone pour participer. Tout ça ne pouvait que me plaire. 

Qu’est-ce que ce terme d’empowerment évoque pour vous ? 

Il évoque quelque chose d’important parce que des luttes féministes, il y en a depuis la nuit des temps même si ça ne s’est pas toujours appelé féminisme. L’idée de s’accorder le droit de prendre le pouvoir et de prendre sa place, je trouve qu’elle a quelque chose de positif qui me semble assez riche de sens. C’est ce qui nous a fait distinguer Career Path et Une nouvelle page. L’idée c’est qu’on est beaucoup plus puissantes qu’on ne le croit, que le clitoris est beaucoup plus puissant qu’on ne le croit. Les femmes sont quand même la seule minorité qui soit majoritaire qui accepte toujours autant de choses inacceptables. Dans l’empowerment, il y a quelque chose qui me plait dans l’idée qu’il y a un mouvement, qu’on n’est pas condamnées, qu’on est pas des victimes. Et notamment si on est plus solidaires.

Un des pires dommages fait par la domination masculine c’est cette absence éventuelle de solidarité entre les femmes et que là où les hommes se cooptent naturellement, les femmes – je parle en généralité évidemment – ont tendance quand même à moins le faire, moi la première. C’est dommage qu’on continue à se voir plutôt comme des rivales que comme des amies. 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans les courts-métrages sélectionnés ? 

C’est la différence des luttes, même si elles ont beaucoup comme point commun l’abus du corps de la femme. Quand vous passez d’un film qui dit « on a le droit d’avoir nos poils » à un film qui dit « je vais me faire exciser demain » ou « je vais être obligée d’épouser un tel »… c’est un spectre très large entre des choses qui paraissent plus superficielles et d’autres qui sont dramatiques. Même si celles qui paraissent superficielles en disent long.

Ce qui avait à voir avec les règles et le sang m’a aussi surprise parce que je pense pas nécessairement à ça. Même si je me souviens il y a très longtemps d’un livre féministe américain qui disait que si les femmes étaient des hommes elles compareraient la durée de leurs règles, leur puissance. Ça m’avait marqué à l’époque et là pareil. C’était assez instructif et intéressant.  

Vous avez fait un discours très marquant lors des dernières assises du collectif 50/50. Pourquoi s’engager dans ce collectif maintenant ?

Je suis féministe depuis aussi loin que je m’en souvienne même si évidemment, il y a plusieurs phases de prises de conscience et de révision de son engagement. Je me suis toujours exprimée à travers mes films et les films que j’écrivais avec Jean-Pierre Bacri. Je me suis toujours exprimée aussi individuellement. Quand Aurore est sorti, on m’a beaucoup parlé de ce sujet. Mais peut-être que j’en ai plus marre. On s’exprime, il y a des mouvements, il y a #MeToo et après les choses changent trop peu, trop lentement. Il y a quelque chose qui me met très en colère. J’aime le fait que ce collectif fasse changer les choses politiquement, avec les syndicats et de façon très transversal. Ce sont des choses concrètes. Je pense qu’il faut faire changer les choses de mille manières et avec celle-là aussi. 

Depuis que vous avez commencé votre carrière, est-ce que vous avez remarqué des changements par rapport à la place des femmes dans l’industrie du cinéma ? 

J’ai remarqué des changements mais je les ai beaucoup plus vus à la télévision qu’au cinéma notamment pour la représentation des femmes. Il y a plus de corps différents, de diversité même s’il y en a pas encore assez, de rôles principaux tenus par des femmes qui soient pas forcément des canons de la mode…

J’ai plutôt été frappée par un machisme déguisé du cinéma, celui de la Nouvelle Vague dont on parle jamais parce c’est intouchable et d’autres cinéastes qui sont intouchables. Les critiques de cinéma sont majoritairement masculines. Tous les grands festivals sont tenus par des hommes. Au début j’étais toute fière et toute contente de la place de la France et finalement, 25 ans après, ça n’a pas tant changé. 

Pourquoi ça peine autant à changer selon vous ? 

Pour beaucoup de raisons. Je pense que l’histoire de la critique du cinéma et du patrimoine est extrêmement misogyne. Elle efface les femmes. Il y a tout un endroit qui enferme la femme dans un certain rôle et sous couvert de faire du cinéma d’auteur, on est dans un conformisme fou qu’on n’a pas le droit de critiquer. Je pense qu’il y a des résistances qui sont très très grandes.

Quand on raconte l’histoire de l’art cinématographique, on va parler maintenant un peu d’Agnès Varda mais c’est très récent. Elle a gagné sa place, Céline Sciamma aussi parce qu’elle a boxé. Mais bon, on lui a donné le Prix du Scénario pas plus… On efface tellement ça de notre culture qu’on continue à considérer que les grandes œuvres sont faites par des hommes. Mais qui décide que Jane Austen est un moins grand auteur qu’Henry James ? C’est très peu remis en cause par les hommes et par les femmes. 

Est-ce que vous avez envie d’évoquer le féministe plus frontalement dans vos projets futurs ?

Je l’évoque depuis toujours. Dans Un air de famille, mon personnage dit « Je suis une fille, ça compte pas ». Jusqu’à présent, ça n’a pas été forcément le sujet principal, je l’avais pas sursouligné. Dans mes films il y a autant de personnages de femmes que d’hommes. Mais c’est drôle parce qu’un journaliste me disait que je donnais tout le temps le rôle principal à Jean-Pierre Bacri. J’avais pas réfléchi aux choses comme ça. Mais oui bien sûr j’ai envie de continuer à montrer des personnages différents donc c’est aussi une façon de militer. Des fois, il faut être discrètement militant mais ça continue à me passionner comme sujet. 


Retrouvez le palmarès du 16e Mobile Film Festival