Agnes Obel était de passage à Paris pour évoquer Myopia, son nouvel album qui sortira en février prochain. Rencontre.

Il y a trois ans, Agnes Obel sortait son troisième album intitulé Citizen Of Glass. Un opus plus ambitieux que les précédents qui confirmait la singularité de l’artiste dans le paysage musical international. Agnes Obel récidive avec Myopia, son nouvel album prévu pour le 21 février prochain et qui ravira sans nul doute ses fans. Il n’y a qu’à écouter le magistral single Island of Doom pour s’en convaincre.

Pour en parler, nous avons rencontré l’artiste lors d’un passage express à Paris. Elle a évoqué avec nous la genèse de son album, son rapport au temps et ses futurs concerts.

Avec Citizen of Glass, il y avait cette idée de transparence, de fragilité. Qu’est-ce que tu as voulu exprimer avec Myopia ?

En fait, Citizen of Glass est lié à Myopia. J’ai commencé à y penser en 2015. Citizen of Glass est un album sur la perspective, sur la vision et comment notre vision est déformée par les technologies que nous utilisons. Quand je travaillais sur ce sujet et sur le thème du verre qui était une sorte de manifestation de ça, j’ai réalisé que ce n’était pas seulement la technologie qui modifiait ma perception des choses. C’est aussi mon propre esprit qui la modifie.

Je pense que nous sommes faits pour inventer des histoires. C’est ça qui nous rend humain. C’est pour ça que nous avons la culture, les arts, la musique, la poésie… Cela se produit à un niveau très large et aussi à un niveau individuel, personnel. Je me suis intéressé au niveau personnel. C’est tellement facile de pointer du doigt les autres et de dire « ok, tu ne vois pas la réalité ». Mais comment est-ce que moi je la perçois ? Je suis tellement dépendante de ma propre myopie, de ma vision intérieure.

Ça rejoint ton processus de composition qui est très solitaire.

Oui, à chaque fois que je fais un album, je m’isole. Je n’ai pas de téléphone, pas de connexion internet, je ne vois presque personne et je travaille seule quasiment jusqu’à la fin. J’en ai besoin et c’est là que j’ai l’espace pour faire ce que j’ai envie de faire. J’étais curieuse de comprendre ça et de voir si je pouvais transformer ma myopie en musique. Parfois, je n’arrive pas à expliquer pourquoi je fais certaines choses. Est-ce que je l’ai fait parce que les gens voulaient que je le fasse ? Ou parce que je m’attendais moi-même à ce que je le fasse ? Je voulais explorer la question du libre arbitre. 

Tu as sorti un clip pour « Island of Doom », réalisé par Axel Bruel Flagstad. Un clip aux accents très lynchiens qui te met en scène en tant que figure fantomatique. Tu peux nous en dire plus sur le morceau ?

La chanson est à propos de quelqu’un qui est myope d’une façon très sombre. Quand les gens sont vraiment déprimés, ils sont dans une situation où tout ce qu’ils voient renforcent l’idée que la vie n’a pas de sens et qu’il n’y aucun intérêt à continuer. C’est très dur de voir quelqu’un que tu aimes se sentir comme ça pendant de longues années.

Quand j’étais petite, je n’arrivais pas à croire que les gens pouvaient mourir. Je pouvais leur parler dans ma tête. Je pense que la plupart des enfants ressentent ça. Quand j’ai grandi, j’ai réalisé bien sûr que la mort était irréversible. Mon père et mon grand-père étaient des grands fan de jazz et j’imagine ce qu’ils diraient quand on me dit que j’ai signé chez Blue Note. Mon cerveau les fait vivre même s’ils ne sont plus là. Je ne parle pas d’esprits ou de fantômes, je pense juste que les synapses de mon cerveau sont connectés à eux. Avec « Island of Doom », je voulais dire que ce n’est pas totalement irréversible car ils sont toujours là d’une certaine manière.

Depuis Citizen of Glass, tu expérimentes beaucoup plus avec ta voix. Qu’est-ce qui t’a poussé à le faire ?

Je cherchais un moyen de représenter le fait d’être à l’intérieur de moi-même et il n’y a rien de plus représentatif que la voix. Mais c’est très compliqué. La voix que tu entends quand tu parles n’est pas la même que celle que les autres entendent par exemple. Quelle est la voix que tu entends quand tu réfléchis ? J’ai beaucoup pensé à ça parce que je fais de la musique instrumentale et dès que j’ajoute de la voix, tout change. Et je savais que ma voix serait le meilleur moyen de retranscrire la sentiment de la myopie. 

Quand j’écoute tes morceaux, j’ai justement l’impression d’entrer directement dans ta tête. Est-ce que c’est quelque chose que tu recherches ? Est-ce que tu penses à ça quand tu écris et composes ?

C’est exactement ce que je recherche oui (rires). Quand j’ai commencé à faire de la musique, je m’en rendais pas vraiment compte. Pour les deux derniers albums, j’ai été très inspirée par Scott Walker. Quand j’ai entendu sa musique, je me suis rendue compte que les chansons pouvaient être des petits films, que tu pouvais exprimer ce qu’elles évoquaient grâce à leur production. C’est devenu mon but de travailler comme ça, surtout à partir d’Aventine.  

C’est ton quatrième album. Tu mets généralement quelques années pour travailler chaque album et c’est assez rassurant de voir que des artistes prennent encore leur temps quand tout va de plus en plus vite. Quel est ton rapport au temps ?

 Je suis très nulle avec le temps. Je suis toujours en retard, j’arrive pas à savoir combien de temps certaines choses vont prendre… C’est peut-être pour ça que j’aime enregistrer. Quand j’étais petite, on avait des magnétophones. Ça semble hyper old school maintenant (rires). J’adorais ça. J’enregistrais ma voix, celle des autres, je l’utilisais à l’école. Maintenant, tout le monde peut le faire avec un smartphone. Je pense que cette fascination pour enregistrer à quelque chose à voir avec le temps. Tu as un début, un milieu et une fin. Tu as ce petit bloc figé de temps comme un morceau de musique. J’aime beaucoup ça.

Est-ce que tu t’es déjà demandée ce que tu aurais pu faire comme métier si tu n’avais pas fait celui-ci ?

Je pense que ma mère aurait voulu que je sois une universitaire mais je suis très contente de ne pas l’être (rires). Je suis allée à l’université mais j’ai encore mal au crâne quand je repense à tout ce qu’il fallait lire, etc. J’aime penser que j’aurais fait un métier en rapport avec le cerveau, l’esprit humain. Neurologue ou quelque chose de cool dans ce genre-là. Je suis très fan d’Oliver Sacks par exemple. Il est neurologue et il a écrit un livre fascinant sur la musicologie.

Est-ce que c’est facile de rester sain d’esprit dans ce métier ?

Bonne question… Ce qui me fait peur parfois c’est de devenir trop professionnelle. Ça semble très bizarre de dire ça mais quand je fais des interviews, je ne veux pas simplement être professionnelle. Je veux rester honnête et dire les choses même si elles ne sont pas forcément très cool. Je veux faire des albums qui comptent et je ne veux pas suivre une tendance ou faire ce que je suis « censée » faire.

J’ai des amis qui font des BO de films. Ils deviennent si doués pour créer certaines émotions qu’ils ont presque perdu le contact avec ce qu’ils ressentent eux-mêmes. Je refuse ce genre de choses parce que je ne veux pas devenir assez douée pour manipuler une émotion. Je veux que ça ait un sens pour moi.

On t’a déjà proposé de faire une BO de film ?

Oui, j’ai essayé d’en faire une avant de me mettre à travailler sur Myopia. Ce n’est absolument pas mon truc. Tu dois recréer ce que le réalisateur veut alors on te donne des musiques pour chaque émotion et tu dois en quelque sorte les imiter. Je me plaignais tout le temps donc je n’ai pas continué et je n’en ferai plus à moins que je puisse faire exactement ce que j’ai envie de faire (rires).

Pour Citizen of Glass, tu avais dit que c’était un album très difficile à imaginer en live. Myopia est aussi un album très ambitieux. Tu le sens comment pour le live ?

Ça va être encore pire (rires). Je n’y ai pas pensé quand j’ai fait l’album. On est en train de s’entraîner et « Myopia », « Can’t Be », « Broken Sleep » sont toutes des chansons difficiles. Ce qui est bien quand tu joues en live c’est que tu ne peux pas entendre toutes les erreurs que tu fais (rires). Mais on a encore le temps, la tournée commence en février.


Myopia sortira le 21 février 2020 et Agnes Obel sera en concert à la Seine Musicale le 20 mars 2020