A bientôt 30 ans, Smaïl Kanouté danse comme une vague perpétuelle et multiplie les projets au-delà de ses compétences de graphistes et sérigraphistes. L’occasion de parler d’un parcours atypique de l’artiste devenu danseur et pointer la poétique (éthique) du corps qui s’exprime dans une carrière qui prend son envol.

« Tant que tu es sincère, tu peux transmettre à tout le monde ». C’est avec comme étendard son sourire franc, massif, que l’on se retrace le parcours de Smaïl Kanouté : du stade de Clignancourt au Panthéon, dans l’interstice des bars vibrants du Brésil, la tournée française pour Bitter Sugar de Raphaëlle Delaunay en 2010 – 2011, le vivier de groupes aux styles multiple à La Coupole de la Défense où les vitres des magasins reflètent les skills échangés, la Villette, et enfin et surtout les bonnes vibrations du 104.

Et de booms d’ado entre Clignancourt et La Goutte d’Or considérées comme « séances d’entrainements » aux fêtes étudiantes au Brésil, Smaïl Kanouté se construit un style de danse personnel flirtant avec l’improvisation permanente. Le tout avec une méthode intuitive résumée par l’adage « en soirée je regarde, j’apprends, j’échange ». Une éthique qui l’emmène au 104 où il se fait repérer par Radhouane El Meddeb, chorégraphe de la pièce contemporaine Heroes composée de danseurs hip-hop, danse de personnalités plutôt que de la technique. Ce qui nous a fait nous demander : qu’est-ce que ça fait de danser au Panthéon ?

« C’est immense, t’es tout petit : le lieu est chargé d’énergie et d’histoire, tu ressens quelque chose de positif et puissant. Face à la porte qui ne s’ouvre que pour les personnes panthéonisées ou le président, c’est un rêve. On est aussi allé dans la crypte, voir les tombeaux de Voltaire, Rousseau, Hugo… Et je me souviens de regarder le sol avant de monter sur scène et dire aux Lumières : pour tout ce que vous avez dit sur les africains et les esclaves, « ces hommes sans âmes et inférieurs » je vais danser sur vos têtes. Avec tout le respect que je leur dois ! C’est une grande reconnaissance, et aussi une petite revanche humoristique sur un humanisme qui a exclu les hommes noirs à ses prémisses ».

TRAILER HEROES_DEF2 from la compagnie de soi on Vimeo.

 

C’est en 2008 avec un projet chorégraphique et humanitaire sur le tsunami du Sri Lanka que l’association Méharées (« caravanes » en arabe) le révèle aux arts : de la danse mais aussi le dessin : double vocation. A la Villette ou à La Défense, les smurfeurs, les breakeurs, le raga,  le zouk, le dancehall… et plein de sonorités différentes qui emplissent l’air tournent en orbite sous ses yeux qui dévorent les gestes.

En commençant avec le « smurf », ce que l’on appelle plus communément « wave » (la vague du corps) il n’aura fallu qu’un enseignement officiel pour mettre le parisien sur la voie : « j’ai pris qu’un seul cours de hip-hop au collège en 4ème c’était pour apprendre la vague. Ensuite je me suis cassé ».

En bande, le principe de la surenchère est de mise et installe une méthode de saine concurrence : un beau pas dans une battle doit être approprié, perfectionné : « ton corps a une mémoire propre ». Et des souvenirs. Ceux de Smaïl partent souvent vers le Brésil où il apprend la sérigraphie manuelle avec l’échange proposé par l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs où il rentre en étude supérieur. Entre autres… car il affirme dans le même temps avoir passé quatre mois à danser : samba, capoera, bail-funk… Et quand il parle du Brésil, les zygomatiques du parisien s’étendent, la tête encore dans le rêve de ces mois enchantés où il nous transporte instantanément :

« C’est une beauté brute le Brésil. Rio est dans la nature, il y a une école à flanc de montagne qui longe une cascade d’eau, des forêts avec de grands lacs, c’est quelque-chose d’atypique. Les brésiliens sont métissés, et on se croit à différents endroits à la fois : Bamako, New York… J’ai retrouvé les mêmes senteurs, les mêmes populations… Même les favelas sont graphiquement belles : des maisons sur des collines pleines de couleurs différentes. Ils n’ont pas peur de la couleur comme ici.  Comme j’aime bien métisser les choses, je me suis senti chez moi dans ce rapport humain direct, avec toute cette énergie positive qui est à son climax au carnaval où malgré l’extrême racisme social qui existe, très riches et très pauvres se retrouvent pour danser dans la rue. Et il y a une image forte qui m’est restée : on était sur la plage à Copacabana, le soleil se couche, et les gens se mettent à applaudir. Je demande à mon voisin pourquoi, il me répond « c’est parce que le soleil nous a offert une belle journée ». Au Mali ou en France je n’avais jamais entendu ça.

Beaucoup influencé par cette parenthèse merveilleuse et fertile pour la danse et l’art, le métissage et la rencontre sont le socle de sa danse, au style qualifié d’intuitif où la personnalité et l’expression passe dans des mouvements amples, ondulés, inspirés autant par la danse africaine que contemporaine, en passant par le hip-hop, et maintenant le derviche. La méthode donc, plutôt que le carcan d’un style, mais les inspirations sont aussi révélatrices. Comme le dit la célèbre chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker, « le pas, la marche et la démarche sont le cœur de la disposition psychologique dans laquelle se plonger quand on danse. »

« Quand je danse je me balade. Quand je marchais dans la rue plus jeune je me créais toujours des musiques, et tout mon corps était callé sur un rythme. Comme je bégayais, la danse était une échappatoire ».

Une échappatoire qui s’apparente autant au voyage qui illustre les histoires qu’il compose dans sa tête selon les gestes, leurs associations : « quand je fais ce mouvement je suis au Brésil, celui-ci à Château Rouge, là je fais un détour par le Mali ».

Graphiste de formation, le motif et la forme sont des supports mentaux pour la composition, la qualité du mouvement qu’il s’agit de développer à fond : en le regardant danser, il semble peindre et composer un tableau invisible dans l’espace. Un peu comme dans certains arts martiaux. C’est sans surprise, avec un peu d’amusement qu’il cite alors les mangas, piliers de la culture hip-hop au sens large, comme grande source d’inspiration :

« Il y a les couleurs, l’énergie, la puissance, ce sont des outils conceptuels qui me servent à voyager. Parfois  je peux être dans l’eau, sur la terre, l’air… Le ninjutsu, les combinaisons de mouvement dans Naruto, faire appel à de l’énergie dans Dragon Ball Z ».

Avec des projets tels que Projections où la lumière se projète sur des pandrillons de scène, le corps révèle les motifs. La danse ne cesse d’être le sédiment de la rencontre, entre les idées, les corps, les arts ,et Smaïl Kanouté est cette vague qui submerge nos yeux esthètes.


Retrouvez Smaïl Kanouté:

Le 19 mai à l’ICI pour la pièce DANSE EN SÉRIE avec Les 4ème du collège Clemenceau

 Le 27 mai au 104 dans le cadre du FORUM

 Le 3 juin pour DANCINK au Festival ONZE BOUGE

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