Dans un monologue pour un comédien et trois personnages époustouflant, Nelson Raffel Madel, alias « Seulaumonde », prend à parti la mort qui l’a fauché trop tôt, alors qu’il avait « encore 12 000 trucs à faire », et un amour à vivre. Limpide, bouleversant et d’une justesse rare, ce spectacle est notre coup de cœur de ce mois de novembre: il se joue jusqu’à mardi prochain au théâtre de Belleville.

© Damien Richard

© Damien Richard

La pièce s’ouvre sur le récit d’un voyage en avion animé par des turbulences un peu trop vives, pendant lesquelles la peur de mourir, la vraie, s’immisce pour la première fois chez ce garçon qui ne donnera jamais son nom : « Seulaumonde » raconte les pensées qui se succèdent durant cette minute qu’il pense être la dernière, ses adieux silencieux à ceux et celle qu’il a aimés, et à une vie qu’il ne veut pas quitter. Mais c’est une fausse alerte.

Une heure plus tard, la pièce se termine sur une lumière qui s’éteint, et une voix qui se tait : la mort, telle « une pie chapardeuse », a fait son œuvre, et ne lui a même pas laissé le temps d’avoir peur : rupture d’anévrisme. À 21 ans, Seulaumonde est seul au monde.

Entre ces deux souffles se déploie avec grâce le texte de Damien Dutrait, qui résonne comme un cri proféré depuis les limbes d’une jeunesse trop peu consommée et trop vite consumée. Sur un plateau quasiment nu modulé par un dispositif lumineux sobre et élégant, Seulaumonde, en s’adressant à la Mort, raconte cette vie qu’il quitte et tout ce qu’il y laisse : les pots de confitures de sa grand-mère qui aime monter aux cerisiers l’été, un amour-de-derrière-la-porte qui lui a appris à nager, le goût des vermicelles grillés et celui de la langue de bœuf, les histoires à raconter aux enfants qu’il n’a pas eu le temps d’avoir, tous les défis à relever, et puis ses parents, bien sûr, qu’il voit se succéder au chevet de son lit d’hôpital.

© Damien Richard

© Damien Richard

Le jeune homme leur prête sa voix, faisant entendre les mots d’une mère horrifiée de n’avoir pas su « préparer son fils à ne pas mourir », et d’un père coupable de l’avoir perdu avant même qu’il s’en aille. On se retrouve plongé dans la douleur d’un homme et d’une femme orphelins de leur propre enfant – est-ce par superstition que ce terme est absent de la langue française ? –, dépassés par les regrets, les non-dits, et la culpabilité, seuls remparts de rationalité face à l’absurde fatalité.

Éblouissant dans ce triple rôle, Nelson Raffel Mandel livre une magnifique performance, tout en finesse et en nuances : il transperce l’obscurité de cet espace scénique et mental par des souvenirs lumineux empreints d’une douceur infinie. Ode à la beauté des petits et des grands moments, Seulaumonde est un spectacle puissant et plein d’espoir, dans lequel résonne l’urgence de vivre et d’aimer : car « l’avenir, ce n’est pas demain », c’est ici, maintenant, tant qu’il est encore temps. À voir absolument !

[hr gap= »30″]

Seulaumonde, création collective de la Compagnie des deux saisons

Texte de Damien Dutrait, avec Nelson-Rafaell Madel

Jusqu’au mardi 22 novembre au théâtre de Belleville

[hr gap= »30″]