Après un tour du monde culinaire chez l’habitant, le Food Sweet Food, Marine Mandrila et Louis Martin sont devenus autant experts de la cuisine que de l’hospitalité. Avec l’aide des Cuistots Migrateurs et avec la journée mondiale du réfugié le 20 juin prochain, ils ont monté le Refugee Food Festival du 17 au 21 juin à Paris, en collaboration avec une dizaine de restaurants parisiens qui ouvrent leurs fourneaux à des chefs d’origines diverses venus trouver asile en France. Une bonne occasion d’envisager l’insertion de manière sereine autour d’une valeur universelle : la gastronomie.

Vous avez fait un tour du monde de la cuisine chez l’habitant. Comment s’est passé ce voyage ?

 Louis : On allait systématiquement cuisiner et manger chez des gens que l’on rencontrait. Quand on est parti, la cuisine était le meilleur des alibis pour rencontrer les personnes et sortir des sentiers battus. On a été surpris de voir à quel point on a été accueilli à bras ouverts dans tous les pays. La cuisine a été une porte d’entrée incroyable, un véritable pont pour lier les personnes qui ne se connaissaient pas, ne se comprennent pas forcément, et qui n’ont pas les mêmes codes ni le même bagage culturel. Dans tous les pays où l’on a été, la complicité a été hyper rapide au travers de ce biais : même sans se parler, en préparant un plat tous ensemble, il se passe quelque chose. Ce partage, tu le prolonges durant le repas. Et on est resté très proches des gens que l’on a rencontrés.


Comment est née l’idée du festival ?

Louis : On a voulu réactiver les liens forts durant le tour du monde pour l’accueil des réfugiés en France en partant du constat que la communication qui se faisait autour de l’arrivée massive de réfugiés en France et en Europe s’axent sur la crise humanitaire, les naufrages en Méditerranée, la jungle de Calais, les camps en Grèce, même les villes détruites en Syrie… Toutes ces images viennent à nous faire oublier que les gens qui viennent sont des personnes qui ont des compétences, des savoirs faire et plein de choses à apporter à la société française. La cuisine, selon notre expérience, est le meilleur point de rencontre et de partage. On est complètement désarmé face à la situation, personne ne sait comment réagir, s’engager, et on a voulu montrer que c’était une richesse et une opportunité, notamment pour la scène culinaire parisienne.

Plan Refugee Food Festival


Un événement spécifique a été décisif ?

Louis : Il y a peut-être un élément déclencheur : on accueille Mamadou, un demandeur d’asile guinéen qui attend pour avoir son statut de réfugié. On avait cette intuition que les messages anxiogènes et misérabilistes n’étaient pas les bons, avec Mamadou on a été confronté à une toute autre réalité que celle des médias, c’est juste un mec comme toi et moi.

Marine : On s’est dit d’abord qu’il y avait un amalgame énorme entre réfugiés, migrants, clandestins, demandeurs d’asile… Quand t’es réfugié en France, tu as les mêmes droits et devoirs que les autres citoyens. Ce n’est rien de plus qu’un statut légal, au même titre que marié ou divorcé. En plus de ça, il y a de fait des liens entre les demandeurs d’asile, les réfugiés, les migrants et la restauration, puisqu’il y a d’énormes dérives avec beaucoup de ces personnes qui sont embauchées au black. On trouvait donc intéressant de valoriser les compétences professionnelles et montrer qu’avant de venir en France, c’était des travailleurs, des cuistots, prof d’école et autres. On a tendance à l’oublier.

Louis : La cuisine, c’est la chose la plus transportable du monde, les libanais ont apporté leur taboulé et leur houmous au quatre coins du globe, les italiens les pâtes et les pizzas, les chinois leurs recettes dans tous les pays où ils ont été. Et avec tous les rituels associés qui incarnent ton identité, ton histoire et te lie à la communauté. C’est un levier d’intégration très puissant, d’autant plus qu’en France il y a entre trois-cent mille et cinq-cents mille postes disponibles en restauration.


Comment est née l’hypothèse de départ (largement vérifiée) de la cuisine comme vecteur ?

Marine : Parmi tous les voyages qu’on avait faits avant, c’est toujours le moment de cuisiner où les liens étaient les plus forts. On voulait vraiment rentrer en immersion avec la culture et le savoir faire : on ne savait absolument pas si ça allait marcher. Ça révèle autant de choses sur une famille, une communauté, qu’un pays. Tous les codes et les rituels sont différents et se retrouvent autour du moment de manger.


Avez-vous un regard critique sur notre manière de manger, cuisiner en France ?

Louis : Tu relativises tes référentiels culinaires et culturels. On a tous des manières différentes de cuisiner.


Les chefs réfugiés apportent-ils un autre regard, des manières différentes de cuisiner ?

Louis : Il y a toujours des discussions sur les ustensiles : c’est la première chose que regardent les chefs quand ils rentrent dans une cuisine. Les chefs syriens viennent avec leurs propres mixeurs pour faire le houmous ; Keshar, le chef indien, n’utilise pas les mêmes outils, ni les mêmes huiles pour ses crêpes que la crêperie bretonne. C’est assez technique, mais comme les méthodes sont différentes, ça demande aux deux côtés de s’adapter.

Marine : Chez Poulette il y aura Mohamad, le chef syrien, qui va faire un menu. Nous on l’avait pensé à la base comme un traditionnel entrée, plat, dessert, or en Syrie, il n’y a pas vraiment ce type de fraction : on apporte un grand plat avec plein de mets différents et on commence à manger. Il n’y a pas la même temporalité, Mohamad a donc insisté pour faire plein de plats mais sans qu’il y ait une temporalité définie, d’ailleurs ce sera des assiettes pour deux ou trois personnes à partager.

Programmation - Refugee Food Festival


Outre véhiculer une image plus réelle et positive, l’objectif est l’insertion au travail. Cet objectif se concrétise ?

Louis : La plupart travaille de manière ponctuelle avec Les Cuistots Migrateurs pour des services de traiteurs, mais aucun à temps plein. Mohamad va prendre la tête d’une cuisine de deux cent couverts à Aubervilliers après le festival, et Keshar s’est vu proposé par le Bespoke un mi-temps si la collaboration se passe bien pendant le festival. C’est une super opportunité, pour des questions de barrière linguistique ça a été compliqué de trouver du travail : là il travaillait dans une épicerie au black, mal payé, c’est compliqué de repartir de zéro quand on a son CV de cuisinier qualifié en Inde et à Doubaï. Chez Inaro, ils ont bien accroché avec la chef Fariza et ils aimeraient lui proposer des cartes blanches régulièrement.

Marine : On a fait en sorte que ce soit les restaurants qui payent les chefs directement, pour montrer aussi que ce n’est pas illégal d’embaucher un réfugié.


Après le festival, quel sera l’objectif idéal ?

Marine : Faire une deuxième édition !

Louis : Peut être réitérer autour d’autres journées ou fêtes de la gastronomie. On aimerait bien l’étendre à d’autres villes pour la seconde édition comme Lyon, Marseille, Bordeaux, même des capitales européennes comme Berlin, Londres, Madrid… Sinon on a le rêve un peu fou d’avoir soit un food truck, soit un restaurant où on accueillerait en rotation mensuelle des chefs réfugiés, et utiliser cette structure comme un tremplin pour les recruter en exposant leurs compétences et savoirs faire.

[hr gap= »30″]

Retrouvez le programme du Refugee Food Festival :

Site internet

Event

 [hr gap= »30″]