« Il n’y a pas longtemps j’ai rêvé de moi même. C’est étrange parce que normalement on rêve à la première personne. Bref, je me voyais, et j’avais cette espèce de moustache, les cheveux très courts sur les côtés, gominés à l’arrière. Ca m’obsède depuis, et en voyant le chanteur Sean Nicholas Savage, je me suis dit que ça devait venir de là ». Le micro commence sur cette fulgurance intime et drôle d’Anthony Alias aka princesse. Passer quelques bières en sa compagnie et celle de Julien Lechevalier qui l’a rejoint sur son projet depuis l’automne dernier, c’est un peu tomber dans un tourbillon poétique où les belles phrases et les rires malicieux éclatent dans une atmosphère paisible. Les cœurs bombés qui cicatrisent des ratures passionnelles, c’est l’essence même de la pop nostalgique de princesse. Catharsis de la palette infinie des sentiments colorés par un amour déçu, le deuxième EP de princesse est aussi le second chapitre de l’histoire justement intitulée Permanent Heartbreak, chantée avec une voix qui rappelle celle de Vladislav Parshin de Motorama, devant un univers électronique où les sons synthétiques tentent d’endormir les blessures amoureuses. Heureusement que pour les écorchés il y a la musique, le cinéma, les bars et la bromance.


Le nom princesse viendrait d’un hommage fait aux femmes. Quelles sont tes muses ?

Anthony : Dans la vie réelle c’est pas très compliqué : mes sœurs et ma mère comme j’ai essentiellement été élevé par elles, elles ont énormément compté pour moi. Dans la vie sentimentale, je vais de grande histoire en grande histoire, notamment une qui m’a beaucoup occupé et qui est à la base de toutes les chansons de princesse. A la base et à la finalité. Je tais le nom par pudeur. D’un point de vu plus distant : Blondie, Fanny Ardant…

Julien : Isabella Rossini…

Anthony : Exactement : toutes les femmes des films de David Lynch en général ! Laura Dern, Julee Cruise, la chanteuse de Cocteau Twins…

Tes deux EP, qui sont conçus comme deux chapitres d’une même histoire, portent le même nom et sont numérotés (un et deux). Pourquoi ?

Anthony : C’est la même personne qui hante les deux EP. Si on fait attention aux paroles, c’est quelque chose d’assez narratif même si la chronologie n’est pas vraiment respectée d’un morceau à l’autre. Ils fonctionnent comme un puzzle d’une même histoire, histoire qui a ses hauts, ses bas, ses espoirs, ses déceptions. Le premier EP est relativement frais malgré sa substance déjà mélancolique : la voix est plus haute, plus lumineuse, les titres sont plus simples. Le deuxième est marqué par la frustration, la tristesse et au final, alors que le premier est plus onirique et la fuite, le second cherche à plus être en prise avec la réalité et à se battre, avec des sentiments avec lesquels j’ai du mal à cohabiter au jour le jour. La voix se trouve plus forte et plus grave, c’est également pour ça que les rythmes sont plus en avant.


Assez dansant aussi…

Anthony : Pour moi le rythme, la danse c’est une énergie vitale. Les chansons sont assez mélancoliques, et elles traitent de choses qui ne m’ont pas rendu heureux. Il s’agit de s’en occuper avec de l’énergie et une force motrice qu’on retrouve dans les boites à rythme.

On parle de déception amoureuse. Mais votre amitié paraît idyllique ?

Julien : Une complète réussite ! On s’est rencontré à la fin du printemps par l’intermédiaire d’une copine. Je suis arrivé à une soirée déjà en retard, passablement éméché, Anthony l’était aussi (éméché). On devait se faire une soirée cinéma en regardant sur rétroprojecteur Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen. On a regardé le film et la légende veut que j’ai passé la soirée à titiller Anthony. Après ça on ne s’est pas revu pendant quelque temps, on parlait de musique de loin. On s’est recroisé à la fin de l’été et on a commencé à entretenir la bromance dans un grand nuage d’alcool.

Anthony : Nos premiers échanges consistaient à boire énormément en refaisant le monde, notamment celui de la musique mais pas uniquement, et rentrer passablement éméchés après être restés accoudés toute la soirée au bar. Ensuite on a fait de la musique, ça s’est bien passé parce qu’on a des gouts très complémentaires, très similaires, et des caractères très compatibles. J’ai tendances à avoir peu d’amis masculins mais des amis très proches. Je suis assez sensible à une amitié fraternelle entre garçons.


Y aura t-il un 3ème chapitre de cette histoire ?

Anthony : A priori je n’espère pas, en ce moment ça va bien mieux, notamment grâce à Julien et ma vie personnelle qui prend un visage plus souriant. Globalement je suis plus heureux et même si j’envisage la pop comme un outil pour appréhender les choses qui ne vont pas, je me rends compte que j’ai de plus en plus besoin d’écrire à propos des autres. Musicalement je ne sais pas, je n’en suis pas là, mais je vais surement me diriger vers quelque chose de moins narcissique, de moins égotique. Comme j’aimerais de plus en plus intégrer Julien au processus de composition ça deviendra beaucoup plus ouvert, avec des horizons plus neufs. Ce qui ne changera pas c’est l’équilibre entre l’humain et l’électronique, le dialogue bancal entre l’incarné et le désincarné.

« Vivid As fever », by Princesse from DIVA HELMY on Vimeo.

Julien quels sont tes projets musicaux personnels ?

Julien : J’ai toujours joué tout seul, j’ai pas mal joué au café Bonnie, un bar à coté du canal St Martin. Je suis passé par des phases de remises en question où j’ai lâché l’affaire. Anthony a joué le rôle d’une épiphanie, il m’a complètement remotivé à m’y remettre. Le but étant que l’on participe chacun à nos projets. Depuis cette rencontre mon projet Tobogan est reparti. Ca a toujours été très mélancolique, harmonies vocales et loop, et ça devient plus atmosphérique, dream pop, plein de textures ambiantes.

Au niveau des couleurs, des tessitures sonores, que pourra t’apporter Julien ?

Anthony : Dans tous les cas ça restera bien bleu (rires) ! Julien est un guitariste qui joue vraiment, moi j’ai un jeu plus araisonné, il est moins du coté des machines. J’aimerai faire quelque chose de plus interprété déjà. Ne serait ce qu’au niveau des voix… d’où l’incorporation du synthé récemment sur scène, qui est un instrument à la charge émotive assez forte. Lui et moi écoutons beaucoup de musiques très lentes et donc très tristes, notamment Low.


Pouvez vous nous donner une chanson, un film et un livre d’amour qui vous influence ?

Anthony : La princesse de Clèves pour le livre. J’aime beaucoup la dualité entre les différentes lectures qu’on peut en faire : une très naïve et fleur bleue où l’on a l’impression que les personnages nourrissent un amour platonique, éthéré, très abstrait ; et une autre où l’on peut lire entre les lignes, où l’on en ressort une interprétation plus graveleuse, qui tend à voir des scènes très sensuelles dans les ellipses, les non-dits. Et évidemment il y a le nom « princesse ». Ca fait parti des origines du projet.

Julien : J’ai une chanson en tête, une chanson d’amour qui se révèle être assez loufoque. C’est un morceau de Jonathan Richman and The Modern Lovers qui s’appelle Abdul and Cleopatra, la narration est complètement décalée : ça se passe dans l’ancienne Egypte, Abdul est un homme qui se langui de Cléopâtre, tout l’univers de ce musicien est assez tendre…

Anthony : Et plein d’humour ! Peut être qu’il n’y a que moi qui le voie, mais il y a un côté humoristique dans princesse. Attention il n’y a jamais de second degré : absolument tout ce qui est dit l’est au premier degré. Il y a des gimmicks un peu joueurs, vis à vis des codes et des clichés, on se moque de nous un petit peu aussi. Ca peut paraître ridicule à pas mal de personne de consacrer autant de temps et d’énergies à des sentiments aussi profonds et nuancés que la mélancolie, mais il y a toujours un brin d’autodérision derrière l’aspect brut.

Mon film préféré c’est Lost Hightway de David Lynch, celui qui correspondrait le plus à princesse c’est Blue Velvet. Il a un côté éducation sentimentale, une tension entre une candeur et un côté putride, noir. Il y a une tension entre Laura Dern qui incarne une pureté naïve, la fille que tu présentes à tes parents, et Isabela Rosselini, une perversion qui l’habite et une sensibilité extrême…

Julien : La femme fatale.

Culture Sauvage pour princesse ? 

Julien: La Canopée

Anthony: le téléchargement illégal