Qui ne s’est jamais rêvé dans la peau de Barack Obama, Zlatan Ibrahimovic, Schopenhauer, ou encore Madonna ? Qui n’a jamais ressenti ce besoin impérieux de se savoir aimé ? Qui n’a jamais espéré briser les chaînes d’un destin tout tracé pour se mesurer à ce que la vie peut offrir de grandiose ?

Le Peer Gynt original d’Ibsen appartient à ce répertoire théâtral ambivalent : à la fois fascinant — parce qu’il est l’un de ces textes magistraux que l’on voudrait avoir écrit, et mettre en scène une fois dans sa vie — et terrifiant – du fait de sa longueur, évidemment, mais aussi de sa redoutable complexité.

La version que nous en propose Nicolas Candoni en ce moment au théâtre de Belleville s’appuie sur une adaptation très libre du texte d’Ibsen : aux coupes, presque indispensables (sans, le spectacle peut durer jusqu’à 7h), s’ajoute un grand et minutieux travail de réécriture, à la fois du texte lui-même et des situations qu’il met en scène. La jeune troupe de professionnels fait donc le pari d’un Peer Gynt des temps modernes, dans une mise en scène vivante, audacieuse et inspirée.

La pièce s’ouvre sur un tête à tête entre le jeune homme, de retour après une longue absence, et sa mère : aux inquiétudes de cette dernière, Peer répond par le récit haletant de sa chevauchée d’un rêne majestueux au cœur de la foret norvégienne.

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@Sarah Desti

Le ton de la pièce est donné : au quotidien étriqué et misérable de sa vie paysanne, il oppose des rêves plus grands que lui, qui vont le pousser à quitter le logis maternel et partir à la découverte du vaste monde. Commence alors un long périple, qui nous est raconté sur le plateau par une succession de scènes choisies comme autant de fragments d’une vie chaotique, et résolument poétique.

Les décors se succèdent avec fluidité, dessinant la géographie mentale et physique d’un voyage aux allures de quête effrénée : celle du bonheur. L’espace scénique se transforme en musique, au gré des lieux traversés : le cockpit d’un avion, un peep-show, une forêt désertique, une chambre décrépie, le décor d’un mariage… Portée par un rythme ciselé, la mise en scène de Nicolas Candoni nous emporte : tout y est net, précis, soigné, témoignant à la fois d’une profonde intelligence du texte et d’une grande maîtrise de la direction des acteurs. Il incarne lui-même un Peer Gynt fragile et inquiétant, offrant une interprétation remarquable de ce «looser drôle et touchant» qui cherche sa place au milieu de la violence des autres, tout en essayant de contenir la sienne.

Les huit comédiens qui l’entourent évoluent et se réinventent sur scène avec brio au fil du spectacle : passant d’un rôle à l’autre avec aisance, ils sont autant de figures d’une humanité à fleur de peau, fatiguée à force de chercher à « être elle-même » dans un monde sans repères.

Au terme de son voyage, pourtant, Peer Gynt retrouve Solveig, qu’il avait quittée il y a des années au nom de son irrépressible besoin de partir à la poursuite de son désir d’ailleurs. Pendant tout ce temps, elle l’avait attendue ; malgré l’absence et le silence, elle l’avait attendue. Au milieu du tumulte, affleure donc un espoir que cette magnifique mise en scène érige comme un absolu salvateur : celui de l’amour, et de sa capacité à transcender nos fragiles identités.

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Peer Gynt, d’après Henrik Ibsen

Adaptation et mise en scène de Nicolas Candoni

Au Théâtre de Belleville, jusqu’au 19 décembre.

Crédits Photos : Sarah Desti

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Contributrice : Alice Wagner