Rencontré sur la terrasse du Point Ephémère, Charles Crost nous a parlé de son projet avec plus ou moins de sérieux, glissant sciemment quelques mythos pour égailler l’échange, provoquer à moitié. Label prolifique qui ne cesse d’emprunter le chemin de la reconnaissance parmi la sphère indépendante, Le Turc Mécanique est de plus en plus reconnu pour ses choix musicaux, et considéré dans le milieu de l’underground depuis sa naissance en 2012. Un brin punk, une violence latente déguisée en fausse légèreté, nous n’avions pas de questions pièges ou de critiques particulières devant cette initiative tintée de réussite. Au grand dam de Charles : « Au contraire c’est marrant les pièges… ».

Note de la rédaction : Cette interview a été réalisée deux semaines avant les événements du 13 novembre. Barjam Bili a annulé sa date du mercredi 18 novembre à l’OPA Bastille, et les mentions de « sueur et de sang » ont bien entendu un sens plus métaphorique que la réalité inimaginable du Bataclan.

 

Pourquoi le nom Le Turc Mécanique ?

J’ai envie de changer de réponse. Je vais inventer un truc un peu mytho : J’étais en voyage à Istanbul où j’ai vu sur la devanture d’un garage, écrit en français le nom « Le Turc Mécanique ». Ca m’a beaucoup inspiré.

Quels sont les trois mots que tu donnerais pour balayer l’univers de ton label ?

« Stricte independance », « la baston »… En discutant avec Jardin (Chicago House) qui ressort son album, on s’est marré sur le thème de « génération sacrifiée » ou « génération perdue ». C’est un peu grossier, pour le dire comme ça il faut le prendre avec tout l’humour que ça implique mais il y a un peu ce sentiment. Sentiment qui embrasse aussi la dérision que nécessite l’emploie d’un tel terme : « génération sacrifiée ».

Est ce qu’il y a beaucoup d’autodérision dans les projets que portent le Turc Mécanique ?

Il y a très peu d’autodérision dans le label. Dans les clips oui, parce qu’on aime bien ne pas donner des visuels trop sérieux, avec des poncifs déjà vus, revisités. J’aime bien quand c’est un peu con : provoque et con, l’un avec l’autre. Provoquer pour provoquer ça reste plus marrant que de faire quelque chose de joli, avec des effets ralentis…

Sinon on n’est pas trop marrants. Il y a une part d’humour c’est certain, mais un humour acide : c’est le cas quand Balladur termine un disque avec une vieille qui vient leur dire que leur musique est horrible, inaudible. On n’est pas un label de blagues pour autant. Au contraire on est plutôt là pour prendre une place, et de manière plutôt agressive. Pour ma part je suis agressif.

Ca vient de ton agressivité autoproclamée les termes « La sueur et le sang » dans les concerts ?

Pour la date à l’OPA ce sera moins sang que sueur. Je présente Barjam Bili qui est un nouveau venu qui fait une musique très synthétique, un côté club, Border Community (label de James Holden) et Pointe du Lac, musique électronique plutôt psychédélique.

Pour ma part je vais faire un Dj set entre la Belgique et Chicago des années 88 à 94. Il y a beaucoup de hip-house, ce moment magique pas très réussi généralement où les mecs ont voulu mixer le hip hop avec la house. Malgré tout c’est complètement irrésistible. Tout ça reste corrélé de loin avec Kraftwerk. Plus ça va, plus je m’avance dans la house bien cheesy où à chaque track passée, tu t’excuses, mais ça met l’ambiance. Si le public veut un set de techno un peu intello, il risque d’y avoir de la baston.

http://leturcmecanique.bandcamp.com

Quelle est cette dimension agressive, violente dans Le Turc Mécanique ?

C’est une idée de faire du punk de 2015, qui n’a plus la base de trois accords plaqués sur une guitare et une basse derrière une batterie ultra rapide. C’est plutôt d’utiliser des synthés, des sons noises, d’agressivité dans la façon de chanter, une ambiance très dark : comme Last Night, Strasbourg… Au contraire Balladur a fait un album très joli, très pop, mais dans les sons, la matière elle même est agressive, elle est distordue dans tous les sens. C’est très doux, Somaticae (projet techno) en fait parti. C’est fait à partir d’explosion, de sons venant de la drone.

Et d’une certaine manière, avec d’autres groupes, on cherche à s’échapper d’une certaine violence en faisant une musique plus abstraites, qui donne des envies de cosmos.

Le Turc Mécanique représente la violence très contemporaine avec des groupes qui l’illustrent dans leurs sons, leurs représentations, et d’autres qui cherchent à la fuir, à s’éloigner de la réalité, de partir ailleurs. Comme les films de science-fiction, c’est comme ça que j’explique le succès des blockbusters, par cette envie de s’échapper de la réalité. Ces deux cotés sont corrélés avec l’émotion d’une jeunesse qui a du mal à devenir adulte, du mal à suivre les règles, qui soit explose dans la violence ou la contestation sociale, soit se replie sur les séries, les jeux vidéos, la science fiction, les « monde alternatifs ».

 

Qu’est ce qui t’as poussé à monter un label ?

L’histoire vraie : J’étais chez ma mère, je ne faisais rien, j’avais une copine qui faisait Sciences Po, elle n’était pas très disponible. Je me suis mis à écrire pour Hartzine puis je me suis fait dégager parce qu’à dix huit ans t’as encore l’impression qu’il peut y avoir des groupes biens publiés sur des grosses revues  genre les Inrockuptibles. Pendant la période où j’étais chez eux j’ai découvert tout un monde fait de cassettes, de musiques géniales, tout un pan underground dont je n’imaginais même pas l’existence.

L’histoire fausse : Au milieu d’une fête à Istanbul où j’étais le seul mec bourré, il y a eu une bousculade et je suis tombé sur une poubelle. Je me suis relevé en récupérant une cassette qu’il y avait dans les détritus et l’ai balancé dans la gueule du mec qui m’a poussé qui s’est lui effondré par terre. Comme une cassette a sauvé ma vie, je me suis dit que j’allais consacrée ma vie à la cassette.

Y a t-il d’autres personnes qui t’épaulent dans le label ?

C’est principalement les groupes qui fonctionnent sur un principe d’entraide : pour le graphisme, les clips, ou quand il y a besoin d’hébergement dans une ville par exemple. J’aime bien gérer toutes les choses, j’accepte que des gens viennent participer mais c’est compliqué d’intégrer d’autres personnes. J’ai essayé et ça n’a pas été très concluant.

Par rapport au tout début du label, quelles sont tes plus grandes satisfactions?

On parle de nous dans les médias qui comptent pour nous, c’est à dire Gonzaï, The Drone, Hartzine, Magic, New Noise… C’est la partie reconnaissance qui est ultra satisfaisante !

Je n’aurais pas imaginé faire du vinyle, ce que j’ai fait. Je n’aurais pas imaginé produire des groupes de l’ampleur de Strasbourg, enfin des groupes un peu « tête d’affiche ». Je pensais à un résultat plus près de ce que fait le label Hylé Tapes : électronique, expérimental et donc plus confidentiel mais absolument génial.

As tu des anecdotes rock’n roll sur Le Turc Mécanique, les groupes du label ou ceux que tu programmes ce mercredi à l’OPA ?

Faire ce qu’ils font comme musique, c’est rock’n roll ! Ensuite leur vie…

Un membre des groupes du label parvient à faire des tournées en ne dormant pas pendant une semaine, à l’aide de moyens et techniques non homologués.

On ne peut pas faire de concerts de Last Night sans qu’un des membres s’embrouille avec quelqu’un, il y a toujours un problème.

Pour les groupes qui jouent à l’OPA je ne les connais pas beaucoup. Pointe du Lac habite à Créteil, ce qui, en soit, est chiant pour lui d’aller jusqu’à Bastille. Mais au lendemain du concert, promis, on aura des anecdotes.

[hr gap= »10″]

A l’OPA gratuitement ce soir :

 

https://www.facebook.com/events/451727458348260/

[hr gap= »10″]