Thousand : derrière ce nom protéiforme se trouve Stéphane Milochevitch, artiste tout aussi pluriel que la dénomination de son projet : musicien multi-instrumentiste, auteur, dessinateur, acteur… Autant de domaines à explorer, d’univers à créer et partager. Sorti en mars 2015 avec la bienveillance et le respect de l’indépendance du label bordelais Talitres l’album éponyme comporte douze chansons. Douze invitations au voyage où le mysticisme, la mélancolie se mêlent à une folk pop rythmée qui éclatent les frontières. Pour sa rencontre avec COCY, Stéphane Milochevitch nous parle de son parcours, de ses dessins, des livres qui influencent son projet et de couteaux, entre mille autres choses.

Pourquoi le nom Thousand ?

Il y a plein de raisons très vagues, la blague étant que comme c’est moi qui faisait absolument tout, tout le temps, c’est un peu comme si on était mille.

Mais tu as un groupe maintenant ?

Oui : Emma au clavier et chant, Olivier Marguerit à la basse, musicien chez O et Syd Matters. J’ai fait parti un temps des premières parties de Syd Matters, j’ai dessiné leur pochette de disque, et même remplacé le batteur à une époque et on est devenu pote avec Olivier. Le dernier arrivé c’est Sylvain à la batterie, c’est le mec le plus en place rythmiquement qu’on ait eu et il est un peu fou.

Tu alimentes le mythe du batteur fou ?

Ce n’est pas un mythe! Il se passe des trucs incontrôlables, absolument géniaux, il fait ce qu’il fait mais c’est le destin qui lui dicte, c’est pas forcément choisi. En réalité pour nous tous en concert, j’aime bien libérer les structures et faire des choses pas forcément maitrisées à cent pour cent.

Quand as tu décidé de faire de la musique ?

J’ai toujours eu ce projet. J’ai commencé la batterie à sept ans, la guitare à partir de dix, en dilettante. Je m’amusais à construire des choses, ce n’était pas vraiment des chansons, j’appelle ça des ensembles. Vers dix sept ans j’ai acheté une boite à rythme et un quatre pistes, j’ai commencé à mettre de plus en plus d’instruments : au début c’était complètement libre et au fur et à mesure ça c’est structuré. Autour de 2009 j’ai commencé à m’entourer de gens, sinon je faisais tout tout seul.

Peux tu définir le projet en deux, trois phrases ?

C’est comme une chorégraphie à laquelle j’ai ajouté des gens tout en gardant un regard extérieur et laissant une forme de liberté d’expression. Le style est très variable, ça a beaucoup évolué. En 2008 j’ai fait un disque avec un copain sous le projet « Thousand et Bramier », folk acoustique, ensuite il y a eu des influences plus psychédéliques. J’ai fait un album solo en 2008 qui était acoustique, très épuré, sans batterie, un peu de synthé, du banjo essentiellement, très calme. Les nouveaux évoluent encore… Il n’y a pas vraiment une préférence pour une forme stylistique. C’est un moyen d’expression, qui prend la forme qu’il prend avec mon évolution. C’est un peu une extension de moi qui se traduit aussi bien dans la musique, que mes textes et mes dessins, c’est un tout.

Sur tes pochettes d’albums que tu réalises, on retrouve souvent des cranes mexicains, des formes qui rappellent les tatouages de criminels du XXème…

C’est plus large que ça, il y a un tas d’influences mêlées. J’ai aucune éducation artistique, je dessine depuis tout petit et j’ai assemblé des images qui m’ont marqué, sans même que ce soit immédiat. Il arrive que je vois certaines choses qui ne ressortent que beaucoup plus tard. C’est aussi une attirance pour le morbide en général, comme beaucoup de gens mais ce n’est pas un délire gothique. Il y a beaucoup de choses relatives à l’amour à la douceur, et des images ambiguës, parfois sexuelles…

Tu cites l’écrivain Borges dans tes influences, pourquoi ?

Ca participe au projet global. Il fut un temps je citais dans mes trois influences :

Les Supremes, groupe de rythm and blues de Diana Ross, très sucré, mélancolique, nostalgique avec des paroles assez dures sur des rythmes catchy qui pour moi définissent assez bien mon orientation de mêlé le rythme à la nostalgie, une sorte de disco triste même si ca n’en prend pas cette forme là.

Borges pour l’écriture. Sa capacité à l’abstraction me fascine et ses nouvelles me touchent profondément. En terme d’écriture ça me parle.

La troisième chose : les émeutes de Los Angeles en 1992. J’étais aux Etats Unis quand j’étais petit. De voir la ville à feu et à sang, c’était plus violent que n’importe quel film que j’avais vu, ça m’a marqué. Ca peut paraître absurde pour un projet musical mais pas pour moi. Parce qu’il y a toujours un rapport à la violence, un rapport au mystique et une envie de nostalgie mêlée au rythme. Ca se mélange, comme un nœud qui est à la source de ce que je fais. Mais ce n’est pas volontaire, ça survient, ça m’a construit, c’est une sorte de lave et la fumée c’est mon projet.

Quels livres t’ont marqué récemment ?

Le Grand Dieu Pan de Arthur Mac Cachen, Les aventures de Gordon Pym d’Edgar Alan Poe… Mais mon énorme claque de ces cinq dernières années : Au cœur des Ténèbres de Joseph Conrad. Le livre sur lequel s’est basé le film Apocalyppse Now. J’ai adoré la confrontation entre l’aspect de nature et de culture. La capacité chez l’homme à désamorcer ses réflexes de culture pour se livrer uniquement à la nature. C’est un thème récurrent dans ce que j’écris en général : les éléments naturels ont une vie intemporelle, mystique et sont chargés d’une vérité immuable. La confrontation avec l’humain qui a, lui, une perméabilité face à ce qui l’entoure, le pousse à se raconter des histoires. Il s’en invente puisqu’il est dans un tourbillon de doute. Quand il se trouve vraiment immergé plus brutalement aux événements il n’a plus le choix de s’inventer des fables pour appréhender les choses, il est face à la réalité, face à la révélation. Ca fait le lien aussi bien entre Au cœur des ténèbres que Les Aventures de Gordon Pym qui est un roman d’apprentissage dans le voyage.

Peux-tu nous en faire un petit résumé ?

Pour Les Aventures de Gordon Pym, on est fin du XIXème siècle, un homme qui se pense aventurier part en bateau, et il vise le pôle Sud. Plus il avance plus le temps se réchauffe, plus la lumière afflue. A la fin du livre il a une révélation : tous ses doutes, tous ses moteurs un peu malsains qui le poussent à ce voyage, la gloire, l’argent, sont balayés. A la place tout s’ouvre et s’illumine, ça termine par l’abstraction la plus totale. Le livre s’arrête en plein milieu d’une phrase pour ne laisser que le plein de lumière.

Le Grand Dieu Pan est présenté comme un recueil de nouvelles. Tu comprends à la fin que tout est lié alors que les histoires ont différents personnages, se passent à différentes époques… Il y a aussi le rapport de révélation de l’absurdité des doutes et des peurs de l’homme face à l’immuable, devant l’énergie de la nature.

L’image des labyrinthes de Borges dans la nouvelle Les deux rois et les deux labyrinthes m’a profondément touché. Il présente le dispositif non pas comme des enchevêtrements de murs et de couloirs, mais comme des déserts où les dunes mouvantes font que l’homme, avec l’utilisation optimale de ses sens, se perd tout seul. En s’orientant il se désoriente.

Lors de ton live au Café de la Danse en première partie de Motorama, tu as chanté une chanson en hommage à David Berman (chanteur des Silver Jews) ?

Il a des paroles qui me vrillent complètement. Il a une manière de juxtaposer des images urbaines avec de la psychologie profonde qui peut sembler absurde mais tous ces éléments mis bout à bout deviennent un ensemble cohérent. Sa manière de vivre la musique comme de l’artisanat me parle : il ne se prenait pas la tête dans la composition, tout se ressemble assez. Le fait qu’il ait arrêté la musique pour se consacrer au militantisme et à la poésie, c’est exemplaire. En réalité son père est milliardaire, il a construit sa fortune dans l’armement, et lui envoie tout balader, y compris son statut de musicien indé baroudeurs, ce qu’il pourrait très bien faire dans tous les cas puisqu’il vient d’une famille richissime. Il y avait un écart entre son mode de vie et ce qu’il écrivait. C’est admirable d’avoir renoncé à cette image de lui-même pour un rapport cent pour cent honnête et en coupant les ponts avec sa famille. C’est essentiel d’être soi-même à tout moment de la création.

On a récemment fait un report de ton live axé sur le road trip : qu’est ce que tu prendrais avec toi pour t’enfuir ?

Juste un couteau. J’avais un Opinel et il se trouve qu’il s’est cassé et je me suis retrouvé avec un Laguiole. Je trouvais ça un peu trop citadin, lourd, avec l’abeille dessus, mais finalement c’est un super objet, plus résistant. Depuis mon cœur balance.

Avec quel véhicule partirais-tu ?

Idéalement je partirais à pied pour ne pas me prendre la tête. Par soucis d’authenticité face à l’effort (air amusé).

http://thousand1000.bandcamp.com

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