On en a tous senti la brûlure un jour, de ce moteur tapi quelque part entre notre nombril et notre sternum qui nous pousse à fuir, à vouloir faire valser le monde pour courir sans but dans l’euphorie d’avoir tout laissé en plan derrière soi. « Thelma and Louise », « Wild at Heart », « Motorcycle Diaries », « Easy Rider » … autant de films qui illustrent ce désir d’évasion calorifère, et les deux groupes signés chez le Label bordellais « Talitres » feraient la bande son parfaite de l’expérience d’un « road trip » improvisé et salvateur, chacun dans son style.

Thousand : mille horizons

Dans la salle comble, difficile de se frayer un chemin pour voir les quatre membres de Thousand. On les aperçoit derrière un bout de batterie, un manche de basse, une hanche de guitare, des pieds de micro et un synthé. Sur le grand mur de pierre derrière eux ricochent les accents folks de chansons inclassables, entre songwritting country, indie rock croquignolet et pop un tantinet psychédélique. C’est réducteur mais on placerait cette musique sans frontières quelque part entre les plaques tectoniques déjà mouvantes de Devendra Banhart (pour la liberté de création et l’univers accueillant) et Girls in Hawaï (pour les refrains pop et la voix chaude). Le mieux étant de se faire une opinion soi même avec l’un des morceaux présents sur le dernier album éponyme sorti en mars dernier:

Au fil des titres, cette localisation n’a plus aucune importance. On se laisse aller dans la contemplation des paysages sonores appelant tous à la lumière, comme autant d’invocations au printemps, mais la mélancolie de l’automne qui colle encore aux bottes. Avec les pierres du Café de la Danse, on pourrait se croire en Provence. En Andalousie. Ou au Mexique. Peu importe, on est tous ailleurs avec une sérieuse bouffée d’air frais vers le Sud avec la bande de Stéphane Milochevitch.

Motorama : la cadence infernale

Le groupe de Vladislav Plashin prend le relais. En col roulé noir, lunettes rondes corrigeant une probable myopie, le leader de Motorama a le look et l’attitude d’un intellectuel russe venant de s’engager à l’armée. Un Limonov blond, gueule d’ange, mais avec une énergie infinie, nerveuse, qui vient contredire ses mouvements accoutumés à une pudeur extrême. Lorsqu’ils jouent (car ce trait schizophrénique est propre aux quatre membres), cela se traduit concrètement par des pas de twist robotiques, décomposés et donnés par acouts, risquant parfois des déboitement d’épaules. Visages impassibles, stoïcisme lourd… Le spectacle visuel est à la limite de friser la caricature que les français se font des russes. Originaires de Rostov sur Le Don, ville située à plus de neuf cent kilomètres au sud de Moscou, on pourrait croire que ces préjugés s’étendent également à une brutalité slave dans leur musique. La seule qu’ils font subir est à leurs propres poignets, qui battent ou piquent les cordes à une allure folle, ne s’arrêtant à peine entre deux morceaux. La guitare cristalline, les lignes de basses qui roulent en cascade, la batterie ultra rapide interdite de break superflus, et les synthés qui enrobent le tout donnent une sensation aérienne de fugue permanente, et la voix à la Yann Curtis donne la teinte cold wave qui charme (registre beaucoup plus marqué dans leur side project exclusivement chanté en russe Ytro).

Avec seulement deux prises de micros entre les morceaux, deux remerciements sans regarder le public, Motorama nous entraine dans les contrées de pop froide et éblouissante comme les rayons qui se réverbèrent sur la neige. Ils piochent les tubes sans se concerter dans leurs albums, principalement « Calendar » (2012) et « Poverty » (2015), et composent sans s’en rendre compte, la playlist parfaite pour un road trip « To The South ».