Sous l’énigmatique nom L’Impératrice se cache une bande de six musiciens qui, depuis 2012, ont réussi à se faire une place sur la florissante scène musicale française. Après trois EP à succès le groupe sort son tout premier album, Matahari, disponible depuis le 2 mars dernier. À cette occasion nous avons pu rencontrer Charles et Flore, respectivement musicien et fondateur du groupe et chanteuse. Ils nous parlent de leur rencontre, de leurs influences et de leur conception cinématographique de la musique.

Vous êtes six à former le groupe L’Impératrice, comment vous êtes-vous rencontrés ?

Charles : Au début j’ai sorti le premier EP quasiment tout seul. Ensuite, il a fallu monter le live donc je me suis dit que ce serait mieux de faire ça avec plusieurs musiciens, et j’ai un peu cherché autour de moi. J’ai rencontré le deuxième claviériste, qui m’a présenté le batteur, qui m’a présenté le bassiste, le guitariste et par effet domino on s’est retrouvé à cinq. On a évolué et tourné à cinq pendant deux ans et demi, on faisait exclusivement de la musique instrumentale. Ensuite j’ai rencontré Flore et on s’est retrouvé à six. Ça fait maintenant deux ans qu’on tourne à six.

Qu’est-ce que chacun apporte à votre musique commune ?

Flore : En terme d’influences c’est assez varié parce qu’on vient tous d’univers assez différents. Moi par exemple je viens du jazz. Deux musiciens, Hagni et David, viennent du classique. Achille vient du Maroc, Tom vient du rock et Charles c’est plutôt la musique disco et funk. Du coup ça fait une espèce de pot pourri d’influences, et même si on se rejoint sur beaucoup de choses, à l’origine on vient de milieux musicaux très différents.

Comment est-ce que vous vous répartissez le travail ? 

Charles : C’est assez spontané. Chacun a des idées et si une idée plait à tout le groupe on va tous broder autour. Les mélodies de voix c’est vraiment Flore qui les fait, ensuite elle va nous proposer des paroles. On s’y met un peu tous ensemble.

Quelles ont été vos inspirations pour ce premier album ?

Charles : Je pense que ça a été essentiellement la chanson française, parce que c’est vraiment le premier disque où on propose des chansons. Je sais que j’ai été très inspiré par Nino Ferrer, par certaines chansons du groupe de funk Cortex, par Michel Berger et un peu la variété française des « belles années ». Le reste c’est vraiment la continuité de ce qu’on fait depuis le départ, cette espèce de recherche du groove, de la musique un peu d’ambiance, un peu planante et très proche de la musique de films. Très imagée en tout cas.

Et si vous deviez décrire ce premier album en un mot, lequel ce serait ?

Charles : Nocturne. Parce que pour nous c’est vraiment un album qui s’écoute la nuit. On l’a enregistré enfermé dans un studio sans fenêtres, on a très peu vu le jour, c’était en plein hiver. Et parce qu’il est calme, assez mystérieux. Je pense qu’il doit s’écouter en plusieurs fois, au calme, avant vraiment de comprendre l’essence des morceaux. C’est pas un truc de club, c’est vraiment quelque chose de nocturne et assez solitaire.

Pourquoi avoir voulu l’appeler Matahari ?

Flore : C’était un hommage à Mata Hari, l’espionne. C’est une femme fascinante et aussi connue que méconnue finalement, parce qu’on ne sait pas vraiment qui elle était, et tout ce qu’on sait de sa vie reste très flou. Ça joue sur le fantasme. L’idée c’était de nommer l’album en hommage à une femme, mais sans donner toutes les clés. Il y a encore ce truc très mystérieux, qui existait déjà sur Odyssée, où on parlait de Théodora, une impératrice byzantine. Ce sont des figures de femmes qui sont aussi fantasmatiques que réelles et qui créent du mystère.

Charles : Et puis Mata Hari c’était surtout une femme qui avait plusieurs visages, à l’image de notre groupe en fait. L’idée c’était vraiment de nous rassembler sous une figure qui rassemblerait toutes nos facettes et la pluralité musicale de ce projet.

Pourquoi est-ce que vous tenez à rendre hommage à des figures féminines justement ? 

Charles : Je pense qu’on est assez fasciné par une certaine idée de la femme et ce qu’elle dégage. L’élégance, la sensibilité, l’émotion… En tout cas moi j’assimile ça à quelque chose d’assez féminin.

Les médias ont souvent du mal à décrire votre musique, à vous classer dans un genre en particulier… C’est quelque chose qui vous plaît ?

Flore : Bien sûr ! Il y a tellement de facettes, tellement de couches dans notre musique que ce serait difficile et dommage de tout mettre dans une seule case. Malheureusement il y a beaucoup de gens qui regardent d’abord le nom de ton style et après décident s’ils vont t’écouter ou pas. Donc s’ils n’arrivent pas à mettre un nom sur notre style, c’est une très bonne chose.

Charles : Ce qui est intéressant c’est que ça permet de faire le tri, voire de hiérarchiser un peu les médias qui vont vraiment essayer de s’accrocher pour parler de ta musique, ceux qui ne vont pas parler de toi parce qu’ils ne vont pas réussir à te mettre dans une case, et puis ceux qui, d’un effort un peu mollasson, vont te classer dans la disco-pop. Ce que fait la majorité des médias. Je pense que c’est important aussi pour notre public de ne pas être catalogué, de se dire qu’il écoute de la musique qui veut dire beaucoup de choses et qui n’est pas que du disco ou de la pop.

Flore : Tout voir à travers le prisme des genres ça réduit la musique. Plein de gens vont écouter un seul morceau de dix façons différentes en fonction de leurs influences et vont noter des clins d’œil à certaines musiques ou pas. C’est dommage de passer à coté de ça.

Et vous, qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ?

Flore : Dans les truc actuels et qui marchent bien je dirais Lomepal déjà, qu’on aime beaucoup et avec qui on a eu la chance de travailler. On est très sensibles à son écriture et son univers. Je trouve que c’est assez rare dans le rap français, et du coup je me demande si lui aussi on peut vraiment le catégoriser en tant que rappeur… C’est assez compliqué, c’est un peu un OVNI.

Charles : Il y a Flavien Berger aussi, son dernier morceau, « Brutalisme », est absolument magnifique. Juliette Armanet. Et des choses un peu plus loin de nous mais qu’on aime aussi écouter, je pense à toutes les prod’ américaines par exemple.

Depuis 2012 vous êtes devenus un groupe incontournable de la scène musicale française. Si vous aviez un conseil à donner à un jeune artiste ou un jeune groupe, ce serait lequel ?

Charles : Le plus important c’est de se faire confiance et d’être spontané. Il ne faut pas aller chercher les réactions des gens ou savoir si ce que tu fais plait ou pas. Il faut vraiment être sincère dans ce qu’on fait et y croire à mort, surtout au début.

Vous vous êtes offert une escapade au festival de Cannes, votre clip pour « Paris » contient beaucoup de références à divers films… votre travail est-il aussi influencé par le cinéma ?

Charles : Oui, complètement. On est tous très inspirés par un cinéma différent. Ce qui est bien dans ce groupe c’est qu’on a des goûts très éclectiques. Le cinéma c’est un peu ma première rencontre avec la musique, ou inversement. Surtout en terme de compositeurs, que ce soit François Droubet, Ennio Morricone, Michel Legrand… C’est vraiment des compositeurs qui m’ont inspiré et une musique qui est indissociable des films que j’ai regardés.

La manière dont on construit la musique est aussi très cinématographique, dans le sens où on s’imagine beaucoup d’histoires, des scénarios improbables qui coûteraient une fortune à réaliser mais qu’on peut se permettre de réaliser à travers notre musique, et sans non plus imposer d’images. On laisse la possibilité aux gens de s’évader comme ils veulent.

Flore : Et puis il y a quand même encore des morceaux instrumentaux dans l’album, il y a un vrai amour pour la musique de films, instrumentale. On essaye de défendre ça aussi.

Votre dernière claque cinématographique, c’était quoi ?

Charles : Moi je dirais Three Billboards. Ça faisait longtemps qu’un film ne m’avait pas autant secoué.

Flore : J’allais dire pareil, on passe vraiment par toutes les émotions avec ce film. Après j’ai vu En Guerre de Stéphane Brizé, qui est aussi très très beau.

Charles : Il y avait Call Me By Your Name aussi qui était vraiment magnifique.

Dernièrement vous avez proposé à votre public de contribuer à la création d’un titre, comment vous est venue cette idée ? Pourquoi avoir voulu mettre à contribution ceux qui vous suivent ?

Flore : C’est un documentaire qui s’appelle Les Récréations Sonores qui propose ce concept de créer un morceau avec nos fans, et qui a déjà fait ça avec plusieurs artistes. Des gens qui ne nous connaissaient pas du tout ont aussi participé. L’idée c’était de proposer une idée de départ, avec un début de démo, et de laisser les gens nous faire leurs propositions autour de ça.

Charles : C’est intéressant d’aller rencontrer le public de cette manière-là. Je trouve qu’on a beaucoup à recevoir en fait.

Qu’est-ce que vous a apporté cette expérience ?

Flore : Déjà ça nous a permis de faire un super morceau, dont on est très contents. On est super contents de la direction que le morceau a pris et qu’on aurait probablement pas choisie seuls. Ça nous a permis de rencontrer des gens très talentueux et d’échanger avec eux. Ça nous donne aussi plein d’idées.

Charles : Je dirais surtout que ça nous fait comprendre la perception qu’a le public de notre musique. J’ai vraiment réussi à comprendre leur perception en écoutant ce qu’ils faisaient. Ça nous a aussi permis de nous affirmer en disant « ça je le veux et ça je ne le veux pas ». C’est hyper important d’apprendre à s’affirmer en tant que musicien ou producteur.


Écoutez Matahari, le premier album de L’Impératrice