On l’avait découverte l’année dernière avec son magnifique EP Monstre d’amour. Clara Luciani revient aujourd’hui aujourd’hui avec un premier album tout aussi réussi intitulé Sainte-Victoire. On y retrouve des textes qui parlent d’amour, de féminité et de cette époque qui n’est pas toujours tendre. Le tout sur des mélodies aussi émouvantes que nerveuses. Rencontre avec une artiste déjà victorieuse.

Tu as sorti récemment un clip pour ton titre « La Baie ». Qu’est-ce qui t’as donné envie d’adapter cette chanson de Metronomy en français ? 

C’est une pratique qui était assez courante dans les années 1960. Je me souviens que j’écoutais Marie Laforêt qui reprenait des chansons des Rolling Stones en français. J’ai toujours trouvé ça intéressant comme exercice. C’est une façon de faire une reprise en apportant beaucoup de soi finalement.

J’ai beaucoup mis de mes idées, de mes mots. Je parle assez mal anglais donc pour moi « la baie » c’était un endroit exotique où les gens vivent nus en mangeant des fruits. En fait, je pense que c’est pas du tout ce que Metronomy avait en tête. Je suis allée dans une vision plus baudelairienne.

« La Grenade » était ton premier single. C’est une chanson que tu chantes depuis pas mal de temps sur scène et qui aujourd’hui résonne pas mal avec l’actualité. Quel a été le déclic pour écrire cette chanson ?

Il n’y a pas vraiment eu de déclic ou de jour où il s’est passé quelque chose de terrible et où j’ai eu envie de me révolter. C’est plus un ras-le-bol de pas être considérée vraiment en tant que femme musicienne et aussi des choses que j’ai entendues en étant toute seule sur la route avec mon ingé son qui est une femme.

On a eu droit à beaucoup de blagues grivoises ou de mecs qui veulent nous montrer comment on branche une prise, comment on utilise un micro… C’est pas forcément des choses très violentes mais j’ai beaucoup ressenti le fait que la musique était encore très genrée et ça a fini par me peser. J’ai eu envie de transformer cet énervement en chanson.

Tu as l’impression d’avoir trouvé ta place en tant que femme et artiste ?

Oui. Je suis en tournée avec pas mal de garçons et on s’est tous un peu désexués les uns les autres. On est une joyeuse bande de potes. Avec eux, je n’ai aucun problème par rapport à ça. Ils respectent à 1000% ma féminité. Ils ne me font jamais sentir que je suis une femme. Ils me considèrent exactement comme leur égale.

Dans ta chanson « Drôle d’époque », tu dis que tu as du mal à être une femme de ton époque. Qu’est-ce que tu veux dire avec cette chanson ?

Être une femme de mon époque, c’est être tout ce qu’on demande, tout ce qu’on s’attend à ce qu’une femme soit. Des choses complètement opposées et qui créeraient un monstre. On attend d’une femme qu’elle soit une mère et une épouse parfaite mais aussi parfois une pute, une icône, une sainte, une Kim Kardashian et une Jackie Kennedy… Au bout d’un moment, t’as juste envie d’exploser et de dire « je peux pas être toutes ces choses-là à la fois ». Je suis ce que je suis et c’est déjà énorme. C’est tout aussi bien que toi ce que tu es en tant que garçon.

J’ai l’impression qu’on nous matraque d’idéaux féminins hyper incompatibles et qui nous mettent une pression monstrueuse sur les épaules. Des idéaux physiques, matrimoniaux… La plupart du temps ce sont des choses complètement irréalisables. Quand on voit que les critères de beauté c’est limite d’avoir 16 ans toute sa vie, bah non. On vieillit nous aussi.

Tu as eu du mal à réaliser que ces idéaux étaient impossibles à atteindre ?

Oui, j’ai essayé d’être tout ça pendant longtemps parce que c’est ce qu’on attendait que je sois. Au bout d’un moment, je me suis dit que c’était complètement ridicule et que j’allais me limiter à ce que j’avais envie d’être. C’est-à-dire une femme, une musicienne, une mère quand j’aurais envie d’être une mère, une amoureuse quand j’aurais envie de l’être, etc… J’essaye de moins en moins de répondre à ces attentes sociétales impossibles.

Tu parles beaucoup d’amour dans ton album. C’est quoi pour toi la chanson d’amour ultime ?

Ça change tout le temps mais je suis une grande fan des Demoiselles de Rochefort donc peut-être la chanson de Maxence. Cette quête de l’idéal, de la personne parfaite pour soi. C’est à la fois complètement rose bonbon et impossible mais on a envie de tomber dans la piège.

T’avais fait un featuring avec Nekfeu dans son album Cyborg. Quels sont les autres artistes avec lesquels tu aimerais collaborer ?

J’adore l’idée de chanter avec quelqu’un. Les chansons c’est comme le bon vin, c’est encore mieux quand il y a des gens avec qui partager ça. J’aimerais chanter avec tous les gens que j’aime. Juliette Armanet, Françoise Hardy, PJ Harvey… surtout des femmes en fait parce que j’ai chanté avec beaucoup de garçons.

J’ai lu que tu utilisais l’application Petit Bambou avant de monter sur scène pour te déstresser. C’est toujours le cas ?

Je change un peu de routine. Je suis très très stressée, j’ai pas beaucoup confiance en moi donc il faut toujours que je trouve des stratagèmes. Je bois un petit verre de vin, je joue au Uno avec mes musiciens, je fais du tricot, de la méditation…

Enfin, comment tu décrirais ton album ?

C’est à la fois la lune et le soleil, ça dépend comment on veut le regarder. Il a quelque chose de très sombre et très solaire. Il est très doux et très énervé. Je voulais qu’il représente les deux facettes de ma personnalité. Je suis quelqu’un qui peut dans la même journée rire aux éclats et pleurer toutes les larmes de mon corps. J’ai toujours été comme ça. Je pense que c’est quelque part la manifestation d’une hypersensibilité.

Dans l’EP, on entendait que la pleureuse. Et je voulais montrer l’autre côté. J’adore la vie, je trouve ça merveilleux d’être là, de faire de la musique. J’ai tendance à être heureuse ces temps-ci, j’avais envie que ça s’entende.


Clara Luciani sera en concert à la Philharmonie le 7 juillet et le 11 octobre à la Gaieté Lyrique