Après Grave de Julia Ducournau en 2017, c’est au tour de Revenge de Coralie Fargeat de créer l’évènement dans le paysage cinématographique français. La réalisatrice livre un film de genre visuellement impeccable, jouissif et 100% girl power. Nous avons eu l’occasion de la rencontrer et d’évoquer avec elle la genèse de ce premier long-métrage, son parcours et sa passion pour un cinéma sans concession.

Tu reviens du Festival de Gérardmer. Comment a été accueilli le film ?

Ça s’est super bien passé. On avait une magnifique salle pleine. Et ce qui est génial là-bas c’est que le public réagit vraiment parce qu’il est amateur de ce genre de cinéma. En plus, le film avait déjà eu une jolie carrière en festivals donc il y avait une vraie attente.

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire l’histoire de Revenge 

Le déclencheur c’était vraiment l’idée d’un personnage féminin vu au début comme vide et fragile et qui se transformerait de manière violente en un personnage investi d’une nouvelle force. C’était ça et l’envie de faire un pur film de genre comme je les aime, qui amène dans un univers hors de la vie quotidienne.

Ton film est souvent décrit comme un rape and revenge mais tu ne le ranges pas dans cette case. 

Non, c’est vrai. L’idée était vraiment de faire un revenge movie. Mes inspirations c’était Kill Bill, Rambo, Mad Max où on a ces personnages qui sortent d’eux-mêmes pour rétablir ce dont ils ont été victimes. Tout ça allié à une fantasmagorie qui dépasse le simple élément déclencheur et amène une symbolique très forte. Les rape and revenge sont différents dans leur démarche. Le seul que j’ai vu c’est La Dernière Maison sur la gauche. Ce sont des films beaucoup plus crus, plus réalistes, centrés sur l’élément du viol en lui-même, qui n’était même pas mon point de départ.

Pourquoi avoir choisi le viol justement ? 

Je l’ai choisi comme symbolisme de l’évènement qui cristallise la violence la plus extrême qui peut arriver à ce personnage. Pour moi, ça englobe plein d’autres violences comme la violence verbale, psychologique, physique qui peut s’abattre sur les femmes parce qu’elles sont des femmes, parce qu’elles se présentent d’une certaine manière, parce qu’on les met dans certaines cases…  Je voulais garder ce symbolisme pour ne pas réduire la violence au simple élément du viol.

Dans pas mal de films, le viol est utilisé pour rendre la femme plus forte et c’est de plus en plus perçu comme quelque chose de problématique…

Je suis évidemment pour qu’il y ait plein de films où les femmes puissent être fortes sans avoir besoin de passer par cette épreuve. Mon point de départ est vraiment cette icône de lolita que je trouve fascinante parce qu’elle a un pouvoir magnétique assez fort sur ce rapport à la sensualité, la sexualité.

On pense que c’est un personnage faible simplement parce qu’elle a besoin d’exister dans le regard des autres, qu’elle a besoin d’amour et qu’elle utilise son corps comme arme de séduction. Ce qui m’intéresse c’est comment elle va se faire briser pour toutes ces raisons-là. On pense qu’on va pouvoir nier son existence de manière assez simple. Et en épousant l’icône de lolita, je voulais en sens inverse épouser l’icône de la super-héroïne dans la deuxième partie et pousser ces deux curseurs à l’extrême.

Est-ce qu’il y a des héroïnes qui t’ont marquée au cinéma ? 

Étonnamment, j’ai plus été marquée par des héros masculins : Rambo, Mad Max, Terminator, Batman… On sentait que les personnages féminins qui sont arrivés juste après étaient des copier-coller de ces personnages. L’héroïne qui m’a quand même marquée c’est Princesse Leia, qui était la seule combattante qu’on pouvait voir dans les films. Et bien sûr, Beatrix Kiddo dans Kill Bill parce qu’Uma Thurman incarne un mélange de grâce et de force qui est assez génial.

© Rezo Films

Comment a démarré ta passion pour les films de genre ? 

Quand j’était petite, je trouvais que le monde des garçons était bien plus drôle parce que dans le monde des filles on n’avait pas le droit de faire grand-chose, tout était dangereux. J’étais très frustrée de ne pas avoir accès aux mêmes choses que les garçons. Quand j’ai commencé à regarder ce genre de films, j’avais accès à un monde bien plus fascinant et transgressif que l’univers de filles qui m’était proposé de manière naturelle.

J’ai beaucoup regardé ces films-là avec mon frère et mon grand-père qui nous les as montré. Ces films me permettaient de me sentir beaucoup plus forte et plus importante. Tout est vraiment une question de stéréotypes et de représentations. Les choses avec lesquelles on grandit conditionnent énormément nos goûts et ce qu’on s’autorise à voir, à faire, à penser.

En regardant ce genre de films, tu t’es dit très tôt que tu voulais toi aussi en réaliser ?

Oui. Le premier film que j’ai fait avec mon caméscope c’était un remake de Star Wars (rires). J’avais des petites figurines que j’avais animé image par image, j’avais déguisé mes copains en soldats impériaux et en Ewoks. J’ai adoré, j’étais dans un autre monde et ça faisait partie des meilleurs moments de ma vie. Je m’ennuyais dans la vie réelle et là je vivais des trucs géniaux. Les premières choses qu’on fait en tant qu’amateur disent beaucoup de ce qui nous marque.

J’imagine que ça a été compliqué après pour réussir à faire les films que tu voulais.

Oui, j’ai eu du mal à commencer à faire des films ici parce que c’est un genre qui n’est pas du tout considéré. On est un peu vu comme des aliens dans le paysage cinématographique. Ça a été tout un parcours pour nourrir mon univers, assumer vers quoi je voulais aller et ne pas le déguiser en truc intellectuel pour réussir à franchir les barrières. Il fallait aussi rencontrer les bonnes personnes et comprendre comment le système fonctionnait ici pour être consciente des obstacles. Il faut deux fois plus de persévérance et de connaissances très précises pour y arriver.

Comment tu as fait pour contourner les obstacles ? 

J’ai créé un collectif de réalisateurs qui s’appelle la Squadra. On est 7, on s’est tous rencontré dans des festivals où on présentait nos courts-métrages. On s’est réuni régulièrement et on a invité des gens du métier à venir nous expliquer comment ils travaillaient : producteurs, distributeurs, scénaristes… Ça a été une piqûre de réalité qui nous a rendus beaucoup plus forts et qui m’a permis de mieux m’y prendre pour monter Revenge.

Le projet avait des bases très fortes dès le moment où je l’ai conçu. Je voulais que ce soit un projet libre et décomplexé. Je savais que le budget auquel je pouvais prétendre serait réduit. Dès l’écriture, je ne pouvais pas m’embarquer dans une histoire où ça explose de partout. C’est en réfléchissant son projet à ce niveau-là qu’on arrive à avoir quelque chose qui devient cohérent sans avoir à abandonner ses ambitions artistiques. Sinon, on est déçu et on fait des mauvais films.

Avec un budget restreint, tu as réussi à faire un film au visuel très fort. Comment tu as travaillé avec ces contraintes ?

J’ai trouvé le film au moment où j’ai eu l’idée de le situer dans le désert. Ça amenait cet élément fantasmagorique qui permettait à peu de frais de sortir de la réalité quotidienne. Je voulais quelque chose de visuellement marquant qui prenne le pas sur la simplicité du récit, qui n’était de toute façon pas l’originalité du film.

Dès l’écriture, j’ai fait beaucoup de recherches sur le visuel. J’avais en tête des images de Mad Max : Fury Road, des peintures hyper réalistes avec des couleurs très vives, des fruits charnus et juteux… Je savais ce que je pouvais sacrifier et ce qu’il fallait absolument que je garde pour que cette ambition visuelle ne soit jamais bradée.

© Rezo Films

Pour les scènes gores, on sent que tu t’es fait plaisir. Est-ce que tu t’es interdit des choses à ce niveau-là ou tu as pu faire ce que tu voulais ?

J’ai fait complètement ce que je voulais. Dès l’écriture je me suis demandée comment je voulais traiter la violence. J’avais envie de quelque chose de cathartique mais je voulais pas aller dans tortune porn. C’est violent, il y a du sang mais j’y mets un sens artistique comme ce que j’ai pu aimer dans le cinéma sud-coréen ou dans les Tarantino.

À Gérardmer, Mathieu Kassovitz disait : « Il y a beaucoup de poésie dans le sang ». C’est vrai. Dans le film, ça crée quelque chose qui, dans son excès, devient presque métaphysique et qui est un peu le reflet de la folie des personnages. Je voulais aussi associer cette violence à la musique, qui est très hypnotique et qui nous sort d’un réalisme qui peut être très glauque.

C’était quoi la scène la plus difficile à tourner ?

La scène de fin dans le couloir. Personne n’était préparé à ce que je veuille mettre autant de sang, même pas moi-même je crois (rires). Techniquement, c’était un enfer. On n’avait pas beaucoup de temps pour tourner, tout glissait. Le sang, c’est très collant donc dès que les comédiens se collaient contre un mur, ils restaient collés. C’était un ballet entre les comédiens, le cadreur et moi en vase clos.

Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de réalisatrices qui font des films de genre et qui sont reconnues. À votre avis, qu’est-ce qui a commencé à changer dans le paysage cinématographique ? 

Je pense que dans les nouvelles générations qui arrivent, ça commence à être un peu plus mixte. Plus il y a de réalisatrices qui arrivent à faire leurs films, plus il y a de genres dont elles ont envie de s’emparer. Le fait de porter un film est pour moi un acte très symbolique sur qui on est, ce qu’on veut, où on va. Ce n’est pas anodin que ce soit la deuxième année consécutive où deux femmes sont allées vers des sujets violents, détonnants et novateurs. Ça montre une envie de décloisonner tout ce monde-là qui reste extrêmement soumis aux stéréotypes de genre.

J’espère que ça va être pérenne et que les réalisatrices auront aussi des budgets différents. Hormis Kathryn Bigelow et Patti Jenkins aux États-Unis, il n’y a pas de films à gros budget réalisés par des femmes et c’est problématique. Dès qu’on parle d’argent, ça reste aux mains des hommes. Comme si l’homme rassurait, était le seul capable de gérer les enjeux financiers. Plus il y aura d’exemples de films à gros budgets réalisés par des femmes, plus ça deviendra normal mais on est encore très loin de ça. En France, ça n’existe pas. En télé, c’est aussi la catastrophe ici. Les réalisatrices sont inexistantes. Tout ça est drivé par la peur que ça ne marche pas. Et quand on a peur on se raccroche à ce dont on a l’habitude.

Tu réfléchis déjà à d’autres projets ?

Je commence tout juste à réécrire. Je vais rester dans des univers atypiques parce que ce qui me plaît c’est d’aller vers des choses extrêmes qui me permettent de proposer ce que je n’ai pas encore vu en matière de mise en scène. Je pense que Revenge va beaucoup m’aider à monter le deuxième film plus facilement. C’est encore un peu tôt pour en parler plus mais ça restera dans le genre, au sens large.


Les séances de Revenge