Théâtre Alexandre Dumas, un vendredi en fin d’après-midi. On passe les portes du théâtre de Saint-Germain-en-Laye pour y rencontrer Emmanuel Noblet, le comédien qui jouera le soir même son spectacle « Réparer les vivants ». Adapté du roman à succès de Maylis de Kerangal, c’est seul en scène et avec un talent fou que le comédien raconte l’histoire de Simon Limbres, 19 ans, qui après une session de surf entre amis a un accident de voiture et se retrouve en état de mort cérébrale, ce qui pousse ses parents à envisager le don d’organes pour sauver d’autres vies. Un sujet grave, important et magnifiquement mis en scène par Emmanuel Noblet.

Comment te prépares-tu avant de monter sur scène ? 

Je suis seul en scène mais mon régisseur à 240 effets à faire, donc lorsqu’on arrive pour jouer, on s’ajuste, on répète puis on se redonne rendez-vous quelques minutes avant de monter sur scène.  Dans la loge je m’échauffe la voix, je m’assouplie et c’est parti ! Je ne me prépare jamais trop en avance, c’est une manière pour moi d’éviter la pression, de faire comme si j’allais répéter, d’être dans l’instant, garder la fraîcheur.

Et tu arrives à garder cette fraîcheur même plus d’un an et demi après la création de la pièce ? 

On en est déjà à la 162ème et c’est vrai qu’au départ j’avais peur de vite me lasser. Je suis seul à jouer donc ça peut vite devenir épuisant, on peut s’insupporter soi-même tellement plus rapidement. (rires) Mais au final, les relations sont bonnes. J’aime tellement le spectacle que je n’arrive pas à m’en lasser, je suis toujours hyper heureux de le jouer et il faut avouer que pour un comédien c’est une magnifique partition.

Après plus de 162 représentations, est ce que le rapport au personnage et la manière de jouer la pièce change ? 

Oui complètement. Chaque soir, j’ai ce truc un peu schizophrène de ne pas penser à la mémoire, de laisser le texte sortir un peu différemment et de voir ce que cela donne. Après bien entendu au fil du temps j’ai changé des phrases ou des sonorités. En ce qui concerne les personnages, il m’arrive parfois d’avoir des « rendez-vous » avec des personnages. Par exemple, Thomas le co-ordinateur, est assez semblable à moi, donc c’est très agréable à jouer.

Pour revenir aux prémisses, comment a commencé cette histoire d’amour avec le livre Réparer les vivants

Cela faisait quinze ans que j’étais acteur et que je jouais pour des metteurs en scène. Et un jour j’ai eu envie de monter une pièce par moi-même, donc je me suis mis à chercher des textes et je  suis tombé sur ce livre, car j’avais lu un article dans Le Monde qui l’encensait. Et effectivement en le lisant je suis complètement tombé sous le charme. Le sujet du don d’organes y était magnifiquement traité et c’était une vraie réflexion sur le fait de donner un sens à la mort… par la vie. Il faut savoir que le livre est avant tout une histoire d’amour, des parents pour un enfant, d’un adolescent pour sa copine et également d’un inconnu pour un autre, puisque les parents se retrouvent à donner l’un des organes de leur fils afin de sauver la vie de quelqu’un qu’ils ne verront jamais. J’ai trouvé que c’était un texte plein d’espoir. Plus je le lisais plus j’avais la certitude que je venais de trouver exactement ce que je recherchais. En plus de ça l’auteure, Maylis de Kerangal, décrit avec précision tout ce qu’il se passe, donc c’était très simple pour moi de l’adapter en format théâtral.

Tu as construit la pièce en te plaçant le plus souvent en narrateur plus qu’en personnage alors qu’il y en a beaucoup dans le livre. Pourquoi ? 

Je joue successivement des rôles, mais je donne juste des signes. Il fallait que j’interroge le public sur le choix cornélien auquel les parents sont confrontés concernant le corps de leur fils. C’était important pour moi d’impliquer le public, le faire réfléchir et non pas simplement le laisser spectateur durant une heure et demie. Je suis seul sur scène, le décor est très simple, donc l’imagination et la réflexion ont toutes leur place. J’adore cette position hyperactive dans laquelle le spectateur se retrouve.

Le texte initial est très médical. Comment l’as-tu adapté ? 

Je reprends véritablement les mots du livre. Je n’ai pas eu besoin de l’adapter ou le simplifier car en réalité, ça ne gène pas la compréhension. Beaucoup de spectateurs, comme moi au départ, ne savent pas exactement ce que signifie une ischémie, ou que les « thoraciques pénètrent dans le bloc » mais ce ne sont que des formulations qui n’altèrent absolument pas l’action dans laquelle elles se trouvent. Et on peut même apprendre certaines choses grâce à la pièce. Souvent cela créé d’ailleurs des discussions à la fin de la représentation. Le sujet est réel et actuel donc il se prête au débat, le don d’organes est tout de même à l’opposé des modèles de notre société !

C’est à dire ? 

On a souvent pour modèle l’argent ou la célébrité qui sont des modèles qui engagent des dépenses et n’ont pas vraiment de sens. Ce sont des modèles personnels. Le don d’organes, quant à lui, est gratuit, anonyme et peut sauver des vies, c’est donc totalement l’inverse. Selon moi, le don d’organes est le plus beau sens qu’on puisse donner à la vie. C’est d’ailleurs ce qui a fait le succès du bouquin. Les gens ont adoré que dans cette histoire franco-française, au pire moment de la vie de parents, ils décident de donner les organes de leur enfant pour que d’autres vivent. Ça rappelle que notre société n’a pas que du mauvais, n’est pas purement fondée sur l’égoïsme. C’est porteur d’espoir de se dire que la mort peut aussi apporter la vie et que des décisions finales peuvent être empreintes de générosité gratuite. C’est même magnifique !

Quelle est la question qu’on ne t’a jamais posé en interview ? 

J’ai du faire des coupes pour adapter le texte au théâtre et on ne me demande jamais si j’en regrette certaines !

Et la réponse ? 

Oui, j’en regrette comme tu t’en doutes. J’ai du couper des passages qui me touchaient énormément, mais je suis en réflexion pour savoir si je ne vais pas essayer dans glisser quelques-uns prochainement. Surprise !

 


Actuellement en tournée dans toute la France