Le duo emblématique formé par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine nous fait rire depuis maintenant 20 ans grâce à leurs détournements intelligents et toujours hilarants. Amour, Gloire et Débats d’idées et surtout les cultissimes Messages à caractère informatif ont permis à ces pro du doublage de devenir des vraies figures emblématiques de la comédie.

Après avoir écrit et réalisé pour le cinéma et la télévision (99 Francs, La Personne aux deux personnes et Le Bureau, ce sont eux), ils sont partis À la recherche de l’Ultra-Sex pour les 30 ans de Canal+, la chaîne qui a accueilli leurs débuts. Ce film est une compilation d’une cinquantaine de films érotiques kitsch à souhait entièrement doublés par leurs soins. Et le résultat est forcément décapant et… jouissif. En plus du long-métrage, les deux compères ont sorti un « flimvre » (comprenez un mélange d’un film et d’un livre) original et passionnant pour prolonger l’aventure et l’amener dans d’autres directions artistiques.

Alors qu’ils seront aux 17ème Journées cinématographiques dionysiennes demain après-midi pour une journée de projections exceptionnelle, Nicolas & Bruno ont accepté de répondre à nos questions et de nous en dire plus sur ce mystérieux monde de l’Ultra-Sex.

Vous avez réalisé À la recherche de l’Ultra-Sex pour les 30 ans de Canal+. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur la genèse du projet ? 

C’est Arielle Saracco – la directrice des créations originales de Canal – qui nous a appelé pour nous dire qu’ils voulaient proposer des créations originales des personnalités historiques de la chaîne. Elle nous a dit que si on pouvait proposer quelque chose autour du cul, ce serait super. Donc on a accepté et on lui a proposé une sorte de long Message à caractère informatif non plus à base de films d’entreprise mais de films de boules des années 1970 à 1994.

Il me semble que vous avez visionné beaucoup de films pornos… 

On a vu 2500 films de boules en 5 mois, ce qui est énorme. On pensait qu’on allait faire ce film en 3 mois et finalement ça nous a pris 9 mois. Au départ, on voulait essayer de trouver une perle rare et de la détourner du début à la fin. Parce qu’entre les Messages à caractère informatif et maintenant, on a découvert le travail de René Vienet qui a fait le premier film de détournement de l’histoire du cinéma qui s’appelle La dialectique peut-elle casser des briques ? Et on s’est dit qu’on pourrait se pencher sur cet exercice, comme l’a fait aussi Woody Allen dans Lily la tigresse. Donc on a commencé à voir des films de cul aidé par les mecs de Nanarland et par Henri Gigoux – qui programme les films de boules sur Canal. Ils nous ont ouvert leurs cartons d’archives, le pire et le meilleur de ce qu’a pu être l’âge d’or du cinéma porno de 1972 à 1994. On s’est dit finalement qu’on pouvait pas se cantonner à un seul film. Il fallait qu’on montre les trucs incroyables et what the fuck qu’on avait découvert et qui nous ont transportés dans un monde qu’on ignorait globalement.

Si je me trompe pas, vous avez choisi plus de films américains. 

Effectivement, 80% des films qu’on a utilisés sont américains. Parce que le principal de l’industrie porno est américaine. Los Angeles produisait des films à la pelle. On a pu voir des films qui étaient tournés dans les mêmes décors, des scènes X qui se recoupaient. Ce qui explique aussi pourquoi ils ont tous la même gueule. C’était très pratique pour nous. Toujours le même brushing, la même moustache parce qu’ils devaient être raccord. Ça nous a permis de faire des champs-contrechamps avec des films qui avaient 20 ans d’écart.

© Les Éditions Nova

Faire rire avec le sexe, c’est un exercice qui est assez délicat. Surtout que dans le film, il y a vraiment un mélange entre le rire et ce que provoque les images porno qu’on voit à l’écran. Comment est-ce que vous avez trouvé cet équilibre entre les deux ?

C’était pile ce qui nous intéressait. Au-delà du rire, c’est vraiment un sujet qu’on avait commencé à développer sur Le Grand Méchant Loup. On avait travaillé sur l’intime, la comédie, le cul, l’adultère… Là on avait envie de travailler sur la frontière délicate entre l’éjaculation faciale et l’éclat de rire. On avait envie de voir jusqu’où on pouvait pousser les choses. C’était l’occasion d’essayer, c’est ça qui est super avec le détournement. On bosse avec une matière qui existe, à la fois restreinte parce qu’on peut utiliser que ce qu’on a mais en même temps la source est assez inépuisable surtout dans le catalogue porno mondial.

Vous vous êtes interdits des choses ? 

Oui. Il y a une scène dans Cyrano de Vergerac où il se fait sucer le nez et la scène continue jusqu’à ce qu’il jouisse. Ça nous faisait beaucoup rire. Tout le dispositif de la prothèse sur le nez du mec qui met des heures à s’installer et qui coûtait très cher à l’époque. On voyait à l’image l’angoisse de l’acteur d’arracher sa prothèse. Et voir l’éjaculation ça nous faisait hurler de rire parce qu’on imaginait le mec planqué derrière avec sa poire avec du lait concentré dedans.

À force de regarder des films X ça devenait complètement banal pour nous. C’est comme quand on tourne une scène de cul dans un film traditionnel. Au début, tout le monde est gêné et au bout d’une heure tout le monde est à poil sur le plateau. On finissait par douter de notre recul sur la pudeur, la sexualité à l’image et la compatibilité avec le rire. D’où nos projections avec l’équipe où on laissait reposer des scènes pour les revoir ensuite. Dans nos premiers montages, on avait laissé la scène jusqu’à l’éjaculation. On était à la frontière entre le sexe, le désir et le rire. Et la scène a créé une réaction de rejet absolu sur les gens de la boîte de prod pour laquelle on bossait. On s’est dit qu’on avait déjà franchi la ligne avec cette fellation en gros plan à l’image, qui dans les salles du monde entier provoquait des hurlements. Tout en restant bien sûr dans le contexte de la projection d’un film de comédie, certes interdit aux moins de 16 ans, mais bon enfant.

Pourquoi avoir décidé de sortir « un flimvre » ? 

Ce qu’on a aimé, c’est pouvoir créer une galaxie d’expression autour du film. C’est tellement inspirant pour nous. Dans ce film, il y a déjà plein de nos passions : le cinéma, le rire, le détournement, le travail sur le son, la musique, le cul, la rencontre avec le public…

On a pensé à faire de la photo parce que ça nous travaille depuis notre rencontre au lycée. On a commencé en doublant des films de boules dans le salon de Bruno et en faisant des photos un peu humoristiques. On n’avait pas les moyens de faire des films donc on faisait avec ce qu’on avait sous la main. Pour le flimvre, on s’est penché sur la narration photographique. On a imaginé ce que pouvait être l’histoire du robot Daft Peunk, un des héros du film, qui se revendique le sosie officiel des Daft Punk sauf qu’il est tout seul et qu’il leur ressemble pas tant que ça. On a fait un vrai travail photo à la fois drôle et beau. C’est un peu notre combat dans la comédie. On aime bien ce qui est fort esthétiquement. Les Éditions Nova nous ont proposé de faire un livre. Ils attendaient un projet pour créer leur maison d’édition et quand Pierre Siankowski a vu nos photos il nous a dit que ce serait le premier bouquin qu’il publierait.

© Les Éditions Nova

Vous êtes allés aux États-Unis pour les photos avec Daft Peunk. Vous aviez des références en tête en matière de photo ?

On adore ce que fait Martin Parr. Il allie aussi esthétique et comédie. On aime bien aussi ce que fait Lars Tunbjörk, qui a notamment fait une série de photos dans des bureaux au Japon. Des photos très structurées, à la fois très belles, très sombres et très drôles. On aime aussi le travail du photographe français Olivier Culmann. Et bien sûr les photographes plus classiques Cartier-Bresson, Doisneau, etc.

Qu’est-ce qui vous passionne tant dans l’exercice du détournement ?

C’est une tournure d’esprit qu’on a depuis très longtemps. Ce qui nous plaît vraiment c’est la connivence avec le spectateur. Il connaît le matériau de référence donc il y a tout de suite un lien très fort. Mais ça peut pas se faire sans un grand amour du matériau de base. On a l’impression souvent qu’on s’en moque mais on est réellement passionnés au premier degré par ces images aussi kitsch que peuvent être des films d’entreprises allemands des années 1970 ou l’esthétique délirante de l’industrie porno à son âge d’or.

Le public comprend ce par quoi on est passé et ce à quoi on arrive. C’est un peu à double lecture. C’est quelque chose qu’on revendique, qu’on entretient. On est bien conscient que le public se projette dans l’exercice. Tout le monde a déjà doublé une télénovela à la con, le son éteint. C’est ça qui est agréable aussi dans le détournement, c’est l’improvisation. En ce qui nous concerne, à la base il y a une phase d’impro qui est jubilatoire et qui, contrairement aux films classiques, donne lieu à un visionnage immédiat. Tu peux tout de suite vérifier l’idée que tu as eu, c’est génial. Dans La Personne aux deux personnes ou Le Grand Méchant Loup, on écrit une vanne et on peut vérifier que deux ans après si elle fonctionne (rires).

Dans Message à caractère informatif, vous détourniez des vidéos d’entreprise. Qu’est-ce qui vous fascinait dans ce milieu ? 

Ce qui nous fascine dans ces films, c’est le jeu de rôles. Le jeu auquel se livre les employés, les managers dans les boîtes à l’époque, assénant des vérités de méthode, de réussite. Et nous on leur faisait parler de leur solitude ou de leurs problèmes gastriques. C’était le décalage entre ce qu’on imagine bien qu’ils sont en train de nous dire et ce qu’on leur fait dire.

On avait plein de retours où on constatait que les gens avaient complètement conscience de ces rôles et s’en amusait. Ce qui n’était pas le cas des gens de télé à l’époque, sauf à Canal, où pour eux faire un truc sur l’entreprise c’était pas vraiment une évidence. On rentre toujours par la comédie dans le détournement et ensuite il y a des sujets qui nous intéresse : la solitude en groupe, la souffrance, l’aliénation dans le travail. Ça rejoint ce qu’on développe au festival HAHAHA. On a plein de points communs avec René Vienet mais lui, il aborde le détournement par le discours ou l’objectif politique et il utilise le rire pour ça. Alors que nous c’est le contraire. On a une approche de comédie et on a forcément des trucs à dire. Le thème du festival c’est le rire engagé et nous notre engagement c’est le rire. C’est l’objectif premier.

Vous avez des nouveaux projets de formats courts ? 

On a toujours des choses qui nous trottent dans la tête. Là, on a la projet de faire une version américaine du film. On l’a projeté plusieurs fois aux États-Unis et on a eu de très bons retours. L’idée de redoubler le film avec des acteurs américains qu’on adore et qui nous ont dit oui nous excite totalement. À Austin, L.A, Philadelphie, San Francisco, on a rencontré des groupes de gens très nombreux complètement fans de trucs très spécifiques. Des vraies niches.

Vous pouvez nous en dire plus sur votre participation aux 17ème Journées cinématographiques dionysiennes à Saint-Denis ? 

C’est une super occasion pour nous de parler du détournement sous toutes les coutures et d’échanger avec le public. On va commencer avec la projection des Coulisses du Message à caractère informatif. Le film n’a été projeté que deux fois. On s’est amusé à la fois à détourner nos Messages à caractère informatif. On a détourné aussi le style des making-off américains façon Gladiator. Et on a rajouté un troisième niveau puisqu’on a tourné des faux rushs des films d’entreprise dont on se servait pour les Messages. C’est assez perturbant, on s’y perd nous-mêmes.

Il y aura aussi des surprises. Le robot Daft Peunk s’invitera probablement pour une chorégraphie. On va faire un atelier de doublage avec le public : « Toi aussi deviens doubleur d’un film de boules ». Après La dialectique peut-elle casser des briques ? et À la recherche de l’Ultra-Sex, on propose le deuxième film de René Vienet qui est un film érotique japonais de 1974 qu’il a détourné et pour lequel il a retourné des scènes de porno hard qu’il a inséré discrètement dans le film.

Qu’est-ce que vous diriez aux gens pour leur donner envie de voir À la recherche de l’Ultra-Sex ?

Déjà de lire cet interview (rires). De regarder la bande-annonce parce que c’est assez efficace. Découvrir ou redécouvrir le rire-sexe, cet état très agréable où on éclate de rire tout en étant émoustillé et si possible à plusieurs. Parce que c’est aussi un des gros avantages de l’Ultra-Sex, c’est que c’est encore mieux à plusieurs. C’est aussi l’occasion de faire une plongée dans le meilleur et le pire du patrimoine porno international. Donc ça a de la gueule (rires).

Retrouvez plus d’infos sur la page officielle de Nicolas & Bruno et sur la page de la soirée aux 17ème Journées cinématographiques dionysiennes