Princes de l’onirisme, les Isaac Delusion régalent de leur électro-pop aérienne les internets, avant la sortie de leur album « Rust & Gold » attendu pour le 7 avril, avec le clip du titre « Isabella » réalisé par la jeune réalisatrice Nadia Lee Cohen : manifeste féministe, destructeur d’idoles et d’idiomes plastiques.

Si le groupe de Paris a lancé des étoiles dans la tête de toute la scène pop à partir de 2012 avec leur premier EP « Midnight Sun » (Cracki Records), c’est encore en artisans du rêve qu’ils reviennent avec « Isabella ». « Vaporeuse », « suave », « fraiche », « aérienne », la musique « folk 2.0 » d’Isaac Delusion ne manque pas de qualificatifs aussi doux et délicats que ses mélodies de songes ouatées méritent. Et ça tombe bien : la matière du rêve, fantasme de cumulus replet et cotonneux dans les représentations communes, est l’étendard parfait de leur projet tout en apesanteur. C’est sur ce préjugé de consistance atomique que Nadia Lee Cohen semble avoir voulu décomposer et recomposer ses images, avec une direction féministe.

A 25 ans, la londonienne affiche une esthétique radicale, tranchée à haute teneur symbolique : des plans, des ambiances et un choix de couleurs qui évoquent Lynch et Kubrick dans le même temps. Et Lynch encore plus particulièrement pour le prénom « Isabella » qui nous ramène à l’indomptable actrice fétiche du réalisateur américain Isabella Rossellini.

Mais au-delà des grands noms flatteurs, la plongée fantasmagorique ne se fait pas dans un univers abstrait comme le suggère les sonorités délusionesques. Elle se fixe sur la contemplation de corps féminins inadaptés aux poncifs plastiques habituels. Parmi toutes les incarnations d’Isabella (plantureuse, noire, trop jeunes pour être sexuées, aux yeux bridés, avec les dents du bonheur…) le verni immonde de la norme s’englue sur elles de manière caricaturale, en décalage, comme le rêve artificiel des canons de beautés polluant le naturel parfait de ses femmes : perruques blondes, peau laiteuse, lingerie immaculée, (bain de pied dans du sang de vierges ?), pauses lascives, mousse de brosse à dent mime de fellation… Et papier toilette comme idéal de douceur et symbole moderne génial, dans la pure tradition des vanités de l’histoire de l’art, comme une nature morte moderne.

« PQ = Nature morte moderne » : Ca part un peu loin le délire…

Derrière ces masques de maquillage métamorphosant en « freaks » façon Yolandi Visser (chanteuse de Die Antwoord), les regards des actrices révèlent une véritable beauté dans leur fureur, ainsi qu’une certaine tendresse : un animal sauvage en cage.
Le clip d’« Isabella » nous fait la démonstration que l’esthétique ne peut pas être seulement le beau en tant que code unique et imposé, et que le rêve n’est pas seulement un revers paradisiaque subjectif, mais aussi l’envers partagé, commun et cristallisé de préjugés encore trop contagieux d’images de corps « parfaits », surtout impossibles : notamment dans les clips ?

Alors plutôt que de ramener la réalisatrice Nadia Lee Cohen à Lynch ou Kubrick on la comparera dans sa démarche punk-féministe à Nietzsche et Levinas (un peu par snobisme, surtout par jeu). Le premier en ce qu’elle détruit des idoles, renverse les valeurs (ici de la beauté) ; le second en combo philosophique du premier par les regards qui nous prennent en otage, nous interpellent, troublent par leur beauté fondamentale, leur humanité devant une apparence artificielle, quasi déshumanisée. « Dès que le visage de l’autre apparaît, il m’oblige » : Obliger à quoi ? A regarder le clip :