Sous l’étrange fond sonore d’un diamant en fin de course dans le jukebox du coin fumeur et d’un Packman qui n’en finit pas de mourir, on a rencontré Cédric Streuli alias Buvette au Bus Palladium lors du MaMa Festival. Le musicien helvète nous a parlé de son projet à l’occasion de son troisième album « Elasticity » sorti le 23 septembre chez Pan European Recording, dix ans tout juste après son premier concert dans un squat autogéré à Genève. Pour le photographe de formation, la musique est élastique, et les perles (semi)instrumentales électro-pop qu’il nous livre sur un album-histoire sont pleines d’images figées et de couleurs vives, et nous persuadent d’avoir eu à faire au Damon Albarn Suisse.

Est-ce que l’on t’embête souvent avec ton nom ?

On ne m’embête pas avec, ça fait marrer les gens ! Après comme je chante en anglais je ne le relie pas à son véritable sens, c’est un mot choisi pour son esthétique : je ne fais pas de la musique de bar, c’est pas les Pogues. Le début de mon projet est celui d’un échappatoire, celui de mon boulot de barman en station, ça me permettait de m’évader en rentrant chez moi à trois heures du matin. Les textes ont commencé à parler du bar et j’ai fait mon premier concert sous ce blase et je n’ ai jamais changé. En général on s’en souvient, et ça a son avantage comme B est au début de l’alphabet, je suis assez haut dans le référencement ou les playlists. Le seul truc chiant c’est que plein de gens ont commencé à m’appeler comme ça plutôt que par mon prénom, même des potes.

Ce troisième album s’appelle « Elasticity », à quoi ça fait référence ?

C’est un tout, ça fait autant référence au panel d’influences qu’aux textures de sons variés. Il n’y a pas le même mix dans toutes les chansons, ni le même traitement de voix. C’est l’élasticité de la musique, mais dans le propos c’est aussi l’élasticité des perceptions et des sensations. Sur l’album on suit un personnage qui veut quitter le carcan dans lequel il est, et il le quitte soit dans un voyage physique soit dans un voyage intérieur. Rien n’est figé, rien n’est exact, et bien souvent c’est un détail qui peut générer une sensation ou un bouleversement. « Elasticity » ça parle de ces choses a priori banales qui deviennent des déclencheurs émotionnels ou des points dans des parcours de vie beaucoup plus fort que ceux que l’on croit essentiels et nécessaires pour faire basculer notre vie. C’est ça : l’élasticité d’interprétation.

Quels détails « élastiques » t’ont mené à la musique ?

C’est d’avoir écouté énormément de musique, à commencer quand j’étais dans le ventre de ma mère. J’ai toujours baigné dans une atmosphère musicale. Chez moi, l’ordre des choses c’est de rentrer dans la maison, enlever ses souliers, et en enlevant sa veste mettre un disque. Mon père a toujours fait ça et c’est une habitude, une tradition familiale que j’ai prise, sans que lui ou ma mère soient musiciens ou experts. C’est quelque chose qui vient donc de très loin, j’ai gardé ça en moi, j’ai fait l’initiation musicale à six ans comme c’est la norme en Suisse. Je voulais faire de la batterie, mes parents et le prof voulaient me faire faire de la guitare ou du piano : j’ai tout envoyé chier pour faire du foot. A l’adolescence je me suis remis à écouter ce truc en moi qui me poussait à faire de la musique et j’ai fait de la batterie dans un groupe avec des potes. La musique a toujours été la forme d’art qui m’a donné le plus d’émotion, enfant je gravais des cassettes, j’ai appris tôt comment dupliquer la cassette, enregistrer ma voix par-dessus, mais ça sans quelconque académisme. J’ai développé par moi-même cette sensibilité. Je fais de la musique avec des gens qui ont un parcours plus académique, on ne s’entend pas beaucoup comme ça ne les intéressent pas de faire des chansons à deux accords, alors que moi c’est la tension et la texture qui m’intéressent avant tout.

C’est pour ça que tu te décris comme « Danseur » sur ton descriptif Facebook ?

Justement je ne suis pas un vrai musicien, je travaille à l’oreille et à l’instinct. Et pourquoi pas ? Facebook propose plein de trucs ! Plus sérieusement, j’ai un solfège inexistant, je reconnais les notes par positionnement des doigts sur le clavier et c’est déjà pas mal, je comprends pas tout ce qui se passe avec les synthés que j’utilise. Je suis autodidacte et je ne lis jamais les modes d’emplois des appareils, c’est plus intéressant de découvrir par soi-même.

Tu es photographe de formation et tu voyages énormément, ces deux choses influencent ta méthode de composition ?

Ma pratique s’identifie à la photo comme je fonctionne par visualisation de tableau, j’essaye de figer un moment ou une sensation qui apparaît de manière éphémère. « The Sun Desappeared » sur l’ancien album parle de l’exact moment où il commence à pleuvoir dans un désert, quand tous les malheurs s’arrêtent à ce moment là parce que les gens sont accaparés par cet événement précis, et j’ai essayé de capter ce moment-là, ou une scène qui représente ces gens qui oublient tout le reste pour être subjugués par les éléments. Souvent dans mes textes je plante le décor et j’explique où se situe l’intrigue.

Les traitements de voix sont différents d’une chanson à une autre sur « Elasticity », il y a même une petite minute d’autotune. Pourquoi l’autotune ?

Je l’ai utilisé comme effet de mode contemporain que je ne renie pas. C’est pour marquer l’album dans l’époque. Un peu comme le clavinette dans « Satisfaction » de Stevie Wonder : tu sais que c’est sorti entre 1970 et 1975 par ce que ce sont les années où les mecs en abusaient. Qui, depuis que Mac Demarco fait des disques, n’a pas une pédale de chorus ? Dans quinze ans on écoutera ça et on dira « mortel c’est sorti entre 2012 et 2019 ». J’ai aussi mis une CR78, pour le code d’esthétique sonore.

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