Quand Sergi López et David Climent se trouvent et se croisent au détour d’un match de tennis imagé et saugrenu où les lignes de hors jeux deviennent des marques fictives d’une société en plein chamboulement qui ne cessent de sauter aux yeux d’un public concerné et convaincu cela donne la pièce 30/40 Livingstone .

Représentée au Sémaphore, à Cébazat, cette pièce, co-écrite avec Jorge Pico illustre et s’apparente à une critique lucide d’un cadre sociétal dans lequel on ne cesse d’entrer et de sortir, volontairement ou non.

Sous l’emprise d’un devoir, d’une norme, de nos cultures contemporaines nous sommes  façonnés et nous cherchons à délimiter un terrain dans lequel on ne peut pas réellement trouver sa place.

Une pièce sportive et philosophique qui explore les contraintes de nos vies, de nos cadres d’actions où s’entremêlent un personnage rempli de sincérité et d’émotion interprété divinement par Sergi López en compagnie de David Climent, représentant un animal sauvage et gracieux  dans l’enceinte d’une société qui devient clairement nauséabonde.

Discussion autour de la pièce avec Sergi López.

Parlez-moi du  parcours de « 30/40 Livingstone » ? 

Elle débute en 2011 en Catalogne, puis en 2014 à la Pépinière Théâtre à Paris. Nous en sommes à 300 représentations.

Voyez-vous une évolution dans votre jeu d’acteur au cours de ces années ?

Non, pas réellement, la pièce elle-même évolue car c’est une pièce de création, une pièce écrite avec Jorge Pico à travers des improvisations. On essaie de trouver à chaque fois l’émotion du premier soir de jeu. Du coup cela nous permet d’écrire et de réécrire constamment le texte de la pièce. On peut donc imaginer que la pièce évolue, en mieux…

Quel a été l’élément moteur pour écrire cette pièce ?

 C’est l’écriture en soi qui nous a donné envie d’écrire. Nous avons eu envie Jorge et moi de nous retrouver tous les deux sur scène. Le moteur d’inspiration était lié à la question « Quel espace peut-on partager sur scène ? » .

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Comment fait-on pour co-écrire une pièce ? 

Justement, nous avons essayé de le faire sans complexe. Pendant tout le temps de l’écriture du spectacle, nous avons beaucoup parlé, nous nous réunissions autour d’un café, de la presse et petit à petit, des idées venaient à nous. On partait à la recherche de quelque chose sans réellement savoir où nous allions. Mais nous y sommes allés.

Il y a presque 10 ans, vous avez été tout seul sur scène dans le cadre d’un one man show. Etre seul ou être à deux sur scène, est-ce la même chose ? 

C’était justement la première pièce co-écrite avec Jorge. C’est marrant car la première pièce où je jouais tout seul, je faisais beaucoup de personnages à la fois, avec une multitude de voix intérieures, alors que là, nous sommes deux et pourtant je parle tout le temps et l’autre ne dit rien. Cette pièce est peut-être plus un monologue que le one man show que je jouais.

Vous préférez jouer en Français, en Catalan ou en Espagnol ?

Je n’ai pas de préférence ! (rires)

Que ce soit au théâtre ou au cinéma, quel genre de rôle  préférez-vous jouer ?

Là encore je n’ai pas de préférence mais il y a quelque chose d’enfantin que j’apprécie beaucoup dans le jeu et j’avoue trouver particulièrement jouissif de jouer des rôles de méchants. Jouer des personnages qui n’ont pas de barrières morales, qui peuvent tout se permettre. Mais fondamentalement je n’ai pas de préférence pour un genre de rôle, ce qui m’attire principalement c’est le scénario car c’est lui que je vais avoir envie de défendre.

Vous avez co-écrit une pièce, la prochaine étape sera de co-écrire un scénario ?

Non pas pour l’instant, mais ça me parle, j’y pense parfois mais pas sérieusement. On verra, dans la vie on ne sait pas tout… (rires)

Dans le domaine artistique, avez-vous des artistes qui vous portent consciemment ou inconsciemment ?

Non pas réellement. Ma référence serait surement Monsieur Jacques Lecoq, le professeur que j’ai rencontré dans une école d’écriture où j’ai connu mon ami Jorge. Il nous a illuminé, et nous sert beaucoup à écrire, encore aujourd’hui.

30/40 Livingstone

30/40 Livingstone

Quel regard  portez-vous sur le monde, sur la société, sur son fonctionnement ? 

Je trouve que c’est un champ de bataille, il faut se battre. Je trouve que c’est la merde totale, que l’on va droit dans le mur et que ce n’est pas évident. Il y a quelque chose qui cloche, qui ne fonctionne pas. Il y a une distance entre le pouvoir et la population,  entre les gens d’en bas et les autres. La classe politique prend un rôle patriarcal qui est, me semble-t il, malvenu. Nous ne sommes pas des adolescents dans le besoin d’un père qui pose des limites. Aujourd’hui tout est formaté, même les idées révolutionnaires sont formatées, donc il faut se battre pour avoir et garder un esprit critique et penser par et pour soi-même. Et le théâtre pour moi, ce n’est que de la politique !

On dit de cette pièce que c’est un voyage à l’intérieur de soi. Vous êtes d’accord ? 

Oui mais c’est un argument dramaturgique. C’est au public d’expliquer ce que cela raconte. C’est une personne qui veut échapper aux lois patriarcales mais qui n’y arrive pas. C’est tragique. Nous espérons que le public le remarque et comprenne qu’il faut parfois se révéler contre soi-même.

Vous jouez beaucoup, au cinéma, au théâtre, vous êtes connu, reconnu. Pour vous, l’apaisement c’est quoi ?

C’est vraiment bien comme question, pourtant au début j’ai eu peur que ça soit une interrogation de merde ! (rires) Pour moi le théâtre me soigne, c’est thérapeutique dans le sens où j’ai un lien avec le plaisir de jouer et ça me remet les pieds sur terre, cela m’apaise car c’est une référence. Par le théâtre on va créer un équilibre avec les choses qui nous échappent. La célébrité c’est un autre truc et parfois ça prend tellement de place que l’on peut perdre pied. Car tout l’entourage te pousse à croire que tu es quelqu’un de spécial. Donc justement le fait de faire du théâtre nous lie avec une base qui nous apaise. On croit comprendre que l’image extérieure reflète la réalité alors que ma réalité de vie est totalement simple. Ce soir elle est ici, à Cébazat.

Vous avez toujours le trac avant de monter sur scène ?

Oui, c’est une espèce de peur d’oublier, de ne pas être à la hauteur, d’être concentré…

Mon fils m’a demandé de vous poser une question, alors je vous la pose : Comment  faites vous pour mémoriser votre texte ? 

En répétant (rires). Mais lorsque tu engages ton corps sur scène, c’est plus facile à mémoriser. Ton corps inscrit les mots,  il a une mémoire.

Culture Sauvage pour Sergi López?

Ce sont des mots que j’aime bien. Je veux croire que cela inspire la culture qui n’est pas formatée, qui ne répond pas à une demande commerciale, qui ne répond pas à l’envie d’avoir un produit final avec une répercussion médiatique et donc économique. Donc pour moi la culture sauvage c’est une forme de culture qui cherche à bousculer, à changer le monde.