San Cristobal de Las Casas, Etat du Chiapas, Mexique.

Quentin a participé pendant trois mois au projet Jaguar de Madera, une association mexicaine ayant pour objet la réalisation de constructions en matériaux alternatifs, la pratique de la permaculture et la création de sources d’énergies propres. Il nous raconte son expérience.

L’autosuffisance est une idée qui poursuit son chemin en France. Animée par des penseurs tel que le philosophe et agriculteur Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse,  elle s’inscrit dans les tendances de notre époque comme solution face à la dégradation croissante de nos ressources naturelles. Etudiant d’école de commerce et juriste, sans expérience du travail manuel, c’est à la suite de l’excellent ouvrage du philosophe Matthew B. Crawford  Eloge du carburateur que j’ai eu envie pour la première fois de ma vie d’apprendre à me servir de mes mains. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité travailler sur les chantiers à la découverte de la maçonnerie, la charpente et l’agriculture dans une optique de développement durable. C’est donc en quête de nouvelles solutions alternatives que je suis parti à San Cristobal de Las Casas, capitale de l’Etat du Chiapas, la région la plus pauvre du Mexique où 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Localisation

Localisation

Luttes indigènes et altermondialisme

San Cristobal est une ville définitivement marquée par l’histoire contemporaine en Amérique latine. C’est dans cette capitale culturelle du Chiapas que s’est soulevée le mouvement révolutionnaire zapatiste le 1er janvier 1994. Porté par les indigènes de l’EZLN et le célèbre sous-commandant Marcos, la population a pour la première fois marqué sa défiance aux nouveaux accords de libre échange de l’ALENA et tenté de faire valoir les droits de cette population indigène laissée pour compte. C’est de la prise de San Cristobal et des années de lutte contre le gouvernement corrompu que s’est fortement inspiré le courant altermondialiste dans nos pays occidentaux, porté par des hommes tel que José Bové en France.

Vingt ans après la signature des accords de San Andres sur les « droits et cultures indigènes », cette ville s’impose toujours comme le centre de nombreux mouvements luttant contre l’impérialisme économique américain, les classes politiques traditionnelles corrompues et plus généralement contre toutes formes d’inégalités qui acculent le pays depuis des décennies.

Manifestation place de la Cathédrale, San Cristobal de Las Casas

Manifestation place de la Cathédrale, San Cristobal de Las Casas

Autosuffisance, kung-fu et révolution individuelle

C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Juan Carlos Hidalgo, créateur du projet Jaguar de Madera, « la otra escuala sin titulo », robuste « chiapaneco », un géant d’un mètre quatre vingt dix aux épaules larges surplombées d’un visage doux au regard rieur. En découvrant la vie de cet homme qui n’a jamais fait d’études et poursuit depuis plus de vingt cinq ans le vaste projet d’atteindre une autonomie totale, on devine rapidement la singularité et l’énergie du personnage qui est devenu une vrai personnalité de San Cristobal, suscitant l’intérêt de nombreux journalistes, touristes et volontaires.

Juan Carlos Hidalgo

Juan Carlos Hidalgo

Son père, shaman, constructeur et maitre de karaté a longtemps lutté dans les rangs des sympathisants zapatistes. Sa grande tante écrivait les discours du sous-commandant Marcos. Son oncle farouche opposant au parti majoritaire (PRI), a mystérieusement disparu au début des années 2000 et son corps n’a jamais pu être retrouvé depuis. De son héritage militant, Juan a développé un esprit rebelle qui n’hésite pas à remettre en cause l’ordre établi.  Il a milité pendant sa jeunesse dans divers mouvements anti-gouvernementaux, participé aux milices de quartier toujours en première ligne lors des affrontements avec la police et s’imposait comme champion dans de nombreux arts martiaux (il est passé maître de kung-fu il y a cinq ans).

Mais après plusieurs années de lutte, las de la violence et de l’amertume des mobilisations tournées en échec, Juan a finalement renoncé à tout engagement politique pour se consacrer exclusivement à sa révolution, celle de la conscience individuelle. A défaut de pouvoir changer ce système auquel il n’a jamais aspiré, Juan a décidé de s’émanciper de son influence de façon non violente. Cette nouvelle quête spirituelle entamée il y a vingt ans lui a permis de canaliser son énergie pour aider les autres et protéger cette nature que son origine indigène tzeltal lui a toujours appris à traiter avec le plus grand respect. C’est ainsi qu’est né Jaguar de Madera.

Mur du centre de Jaguar de Madera

Mur du centre de Jaguar de Madera

Bouteilles de verre, toilettes sèches et « bici-machines »

Fort des techniques qui lui ont été transmises par son père, Juan Hidalgo a commencé à construire des maisons en bio-construction dans San Cristobal et sa périphérie. Acharné de travail, il  consacre depuis sa vie à développer des pratiques tournées vers l’autosuffisance.

Mais qu’est-ce donc que la bio-construction ? Il s’agit de constructions durables et respectueuses de l’environnement qui utilisent uniquement des matériaux de proximité et des produits recyclés pour offrir des demeures à des prix plus économiques et à faible empreinte écologique. La bio-construction s’est popularisée ces dernières années notamment à travers les réalisations de l’architecte américain Reynolds dans certains pays touchés par des désastres climatiques. A ses côtés, j’ai pu apprécier la qualité de son travail et m’initier à ses techniques.

Juan construit des dômes durables réalisés à partir de bois, de kop, un matériel de construction local à base de terre rouge, ainsi que des bouteilles de verres et des pneus de voiture qu’il récupère chaque jour dans des centres de tri pour créer des fenêtres. Son talent d’artisan permet d’aboutir à des constructions originales et esthétiques qui protègent de la pluie et du froid l’hiver, et préservent la fraicheur l’été, à des prix très faibles. Accompagné de sa famille et de volontaires expérimentés ou non, tous venus apprendre et partager, il poursuit de nombreux chantiers, certains bénévolement, pour sa famille, des associations et certains particuliers.

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Construction d’un Eco-dôme, Jaguar de Madera

Eco-dôme, utilisation de bouteilles de verre et de pneus comme fenêtres

Eco-dôme, utilisation de bouteilles de verre et de pneus comme fenêtres

Mais Juan est également un permaculteur accompli, qui développe sa production autonome de fruits et légumes locaux au sein d’une éco-ferme qu’il a bâti de ses mains dans les montagnes. Il a vécu là-bas en ermite pendant un an et demi avant de commencer à y accueillir ses enfants et les volontaires.

Ses cultures font l’objet de techniques très particulières que j’ai pu observer à ses côtés. Ses plantations en terrasses dans un terrain en pente ont été positionnées en fonction d’une topographie précise du lieu et de l’étude de l’écoulement de la pluie afin de maximiser une irrigation naturelle (qu’il appelle les « key lines ») permettant d’assurer le besoin en eau de son champs sans noyer ses plantations.

Il a positionné des Nopals, cactus très répandus sur les contours de chaque terrasse, non seulement afin de protéger les plantations des animaux, mais aussi afin de retenir le pollen et un certain nombre de nutriments portés par le vent qui viennent enrichir sa terre. Inutile de parler de pesticides ou d’agriculture intensive ici, Juan pratique une polyculture enrichie aux engrais naturels, qu’il réalise à partir de déjections fermentées animales et de bois pourris riches en nutriments. L’éco-ferme n’est pas alimentée en eau ou en électricité, ici on utilise des toilettes sèches home-made et l’eau ménagère est issue de collecteurs d’eau de pluie. C’est un véritable petit paradis pour les amoureux de la nature pas trop regardant sur leur confort, même si toutefois le lieu s’abime au fil des années car Juan n’a plus autant de temps qu’il le souhaiterait pour entretenir cet espace auquel il a consacré une bonne partie de son existence.

La ferme, Jaguar de Madera

La ferme de Jaguar de Madera

The last but not the least, le projet Jaguar de Madera développe des « bici-machines » à partir de générateurs d’imprimantes et autres composants secrets, qui utilisent la friction des roues de vélo pour générer de l’électricité suffisante pour alimenter des enceintes audios de taille moyenne, des pompes à eau, et même un distillateur thermique pour traiter l’eau non potable. Avec son nouveau partenaire Don Gorge, un vieux monsieur très respecté ici, ancien professeur de botanique et ancien responsable de l’institution gouvernementale soutenant les initiatives locales dans les zones les plus pauvres (qu’il a quitté face au niveau de corruption auquel il a été confronté), il lance depuis peu une petite fabrique de bières artisanales. Véritable inventeur fou, Juan ne cesse d’expérimenter de nouvelles techniques toujours plus incroyables les unes que les autres comme le chauffage au gaz naturel issu des déjections porcines ou des serres de permaculture urbaine en bouteilles de plastique.

Partage et mode de vie

Quand on interroge Juan sur le sens de son projet et son objectif, ses réponses sont simples et désarmantes. Son rêve est de pouvoir sortir définitivement de toute consommation de produits et services vendus par les entreprises tout en assurant la pérennité en aliments et en énergie des siens. Il veut agir en respect de cette nature à laquelle il tient tant, en harmonie avec la « madre tierra ». Son projet a également une vertu pédagogique car il cherche à transmettre ses techniques aux communautés indigènes les plus pauvres qui souffrent de pénuries alimentaires et de manque d’eau. Dans ces communautés, grandes perdantes du jeu du libre-échange où la terre pourtant très riche est exploitée par des industries agro-alimentaires comme Coca-Cola qui puise l’eau de la région pour ses boissons sucrées vendues moins chères que l’eau, la quête d’une nouvelle voie est une priorité. Pourtant la barrière culturelle reste forte et les mentalités prennent du temps à changer. Quand j’interroge Juan sur sa détermination, il fait preuve d’un optimisme à toute épreuve :

« J’ai eu des échecs par le passé, des expériences avec les autres qui se sont mal passées. Je suis maintenant considéré comme un « gringo » car j’accueille des volontaires et ma relation avec mes racines a évolué, c’est dur de faire changer les communautés. Mais j’ai appris de mes échecs, et mon parcours de vie m’a emmené sur de nouveau sentiers. Je veux continuer à étendre le projet et soutenir ceux qui en ont besoin. Je veux commencer à déléguer le travail et à mieux organiser ma structure pour obtenir de meilleurs résultats, de chaque échec j’ai tiré des leçons qui me permettent de trouver satisfaction ».

Enfant d'une communauté indigène lors d'une distribution de vêtements

Enfant d’une communauté indigène lors d’une distribution de vêtements

Ma proximité avec Juan m’a fait prendre conscience de la viabilité de ce mode de vie et la nécessité de soutenir ces pratiques. Pendant trois mois j’ai pu apprécier l’intelligence et l’universalité de son discours et ses actions. J’ai pu enfin prendre part à une de ces initiatives qui proposent des solutions alternatives en rupture avec notre système actuel. Le succès du documentaire Demain  récompensé à Cannes (plus d’un million de spectateurs) montre que nos sensibilités changent et que l’heure n’est plus à l’identification des causes mais bien à la recherche de solutions. La révolution individuelle dépasse tout engagement partisan et appelle à une remise en cause personnelle de sa façon de consommer. La permaculture et la bio-construction sont une des réponses aux urgences alimentaires et sanitaires dans les pays en crise, mais elles ont aussi parfaitement leur place dans nos pays développés.

Et si les solutions à la raréfaction de nos ressources et la sur-consommation qu’un pan de notre société cherche à combattre,  se trouvaient dans les pays en développement?

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Découvrez un reportage sur Jaguar de Madera

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© Crédits Photos & Rédaction :  Quentin M.