Avec l’adage « démerde toi et le ciel t’aidera (peut être) », le collectif Vagina Dentata a monté son propre festival à Paris, seuls avec l’énergie DIY qui leur colle à la peau. Cinq soirées dans cinq lieux différents et atypiques (Confluences, Le Cirque Electrique, Les Caves Le Chapelais, Jazz Y Jazz) le bien nommé ChaudardLand ne se présente pas comme un énième festival de musique électronique à Paris. Loin de vouloir surfer sur la hype de courants ou d’artistes récents, le ChaudarLand met à l’honneur la fête dans son acception la plus large et la plus noble, avec en sus une dimension rave militante et pluridisciplinaire. Les terres multicolores et acides du ChaudardLand promettent de combler les oreilles, les yeux tout en assurant des nuits de sueurs et de déhanchés collectifs sans se ruiner. La programmation éclectique et l’ambiance décomplexée attendue nous ont donné envie d’en savoir plus sur le Festival ChaudardLand avant d’expérimenter ce 23 avril la première soirée qui s’annonce bien tarée. Rencontre avec Antoine et Fanny du collectif Vagina Dentata.

Comment s’est monté Vagina Dentata ?

Fanny : Ça a été créé en 2011 par Antoine alias Riposte et Philippe, alias Fourmi, alias Raymond D.Barre, tous les deux mordus de musique. Les autres et moi on est venus après.

Antoine : Avec Philippe on s’est rencontré en école de son, lui faisait du métal, moi du punk et du dub, et on s’est dit ce serait cool de faire des soirées. On a fait la première au Gambetta, et ce qui est rigolo c’est que même si tout le monde a pris des parcours différents, comme Charles qui bossait avec nous et qui a aujourd’hui le label Nocta Numerica… On a tous des influences super éclectiques (dub, rock, italo, punk, techno, hip-hop, electro-bass, etc).


Qu’est ce qui vous réunit ?

Fanny : On est tous réunis sous la bannière de la musique électronique dans son sens le plus large. Antoine en 2011 découvrait l’italo-disco et tout ce qui s’apparente à la scène hollandaise avec Bunker et ses artistes Legowelt, Alden Tyrell… En parallèle il expérimentait dans le style un peu plus Musiques Incongrues avec beaucoup de clavier. Dans notre collectif, on a par exemple Tasmo qui est beaucoup plus techno au sens pur et tribal du terme. Ces influences se sont combinées, ça a donné ce qu’on est maintenant et petit à petit on a plein de potes qui se sont greffés, donc aujourd’hui on est seize.


Quels sont les rôles de chacun ?

Antoine : Il n’y a pas vraiment de rôles, mais chacun a un petit talent : on a un pote qui est ébéniste, il fait toute la déco, on a une graphiste, on a un mec qui n’a pas vraiment de skills artistiques autres que passer des disques mais comme c’est un mec organisé, c’est le trésorier.

Fanny : On a aussi un paysagiste, une maquilleuse pro qui fait la déco.

Antoine : Ce n’est pas juste huit DJ qui s’entendaient bien.


Donc ce n’est pas un label ?

Antoine : Ca tend à le devenir, on a fait quelques sorties sur Bandcamp et en cd, et on y réfléchira plus sérieusement après le festival. Mais le but ce ne sera pas d’être un énième label électro.

Fanny : On a commencé au Gambetta avec une enceinte qui ne marchait pas une fois sur deux, et depuis le début on a deux personnes, Léo et Anaïs, qui font aussi de la vidéo. Ils projettent du coup des assemblages d’images, de la création, Vagina Dentata c’est pluridisciplinaire. Ca a grossi petit à petit en faisant des soirées au Gambetta, au bar l’Ethnika, au Local Kipik à Vitry-sur-Seine, à l’International, à la Péniche Antipode, sur la terrasse du Batofar, dans une cave à bière : le people drugstore, au Klub…  tout en restant dans un esprit débrouille le plus possible.

Antoine : Un peu comme pour notre festival Les Merguez Electroniques, c’est des potes qui ont une friche à Montreuil qui s’appelle les Lez’arts dans les Murs, aux Murs à Pêche, l’année c’est un lieu vert pour les gamins du quartier. On cherche à croiser les ressources : on a par exemple fait ce festival des Merguez avec le collectif Dataglitch, label et grand défenseur du circuit bending.


Il y a un côté activiste à votre collectif, il y a une démarché militante ?

Fanny : Complètement, c’est une vraie revendication. On ne fait pas partie de ce circuit traditionnel de gens qui sont proposent des soirées et line-up clef en main…

Antoine : A la fin des années 2000, début 2010 c’est là qu’à Paris dans le milieu électronique il ne se passait plus grand chose, ça s’essoufflait. Ensuite il y a eu pas mal de gens qui ont émergé comme Sonotown, Cracki, la Mamie’s, un tas d’autres qui ont remis Paris sur la carte de la nuit électronique européenne. Le circuit classique d’un petit collectif c’est le 9b, l’International et puis au bout d’un moment t’as assez de likes sur ta page Facebook pour que le Batofar te propose un line up. Je l’ai fait avec d’autres organisations et l’idée de Vagina Dentata à la base c’était de proposer une alternative à ce que proposent les clubs. On va essayer de faire des soirées où les gens ne dépensent pas trop, où la musique est différente, et décentrée des lieux traditionnels.

Fanny : On met en top list de nos préoccupations la liberté du public, sa capacité à se déplacer à travers les territoires et les lieux, c’est lui qu’on cible avant tout, avant même l’accueil des artistes. Faut que les gens se sentent bien chez nous, combien de fois on entend les dimanches des gens dire de la soirée de la veille « le son il est pourri, les consos sont chères, les videurs agressifs » ?

Antoine : Notre choix est assez punky, DIY, on boude un peu La Machine du Moulin Rouge, le Showcase, le Rex : on considère que le public n’est pas respecté dans ces endroits là. Ce n’est pas respectueux d’être accueillis comme des bêtes, de proposer des verres hors de prix… En Belgique ou en Hollande les gros clubs sont beaucoup plus hospitaliers par exemple.

 

Votre line up pour le ChaudardLand est éclectique et surtout décloisonné du cercle uniquement parisien…

Fanny : Les artistes viennent d’un peu partout. Il y a des affinités qui se sont créées au fil de nos soirées depuis cinq ans. On invite Drvg Cvltvre en tête d’affiche de l’ouverture du festival, il vient de Tilburg, en Hollande. Il y a aussi The Acid Mercenaries, des Bruxellois… Dj Pute-Acier, Bruxellois également, qui est une légende à sa petite échelle et un papa de 100 kilos, bref que des gens qui sont décomplexés par rapport à ce qu’ils fonts, ils ne se prennent pas au sérieux. Rester dans leur salon ça leur plait aussi, l’important pour les artistes qu’on a programmé, c’est la musique… Un peu un way-of-life plus qu’un hobby.


Avec le nom de votre collectif, et le nom de votre festival, vous n’avez pas eu peur de trop dénoter dans l’attitude ?

Antoine : On n’a clairement pas l’attitude ultra travaillée de la promo d’autres collectifs ou orgas, genre les photos en noir et blanc avec un petit triangle en fond de forêt : c’est pas nous. Au contraire, c’est plutôt de grandes blagues tout le temps, mais ce n’est pas parce qu’on est rigolos que la musique n’est pas de bonne qualité.


Où se déroulera le ChaudardLand ?

Fanny : La première soirée se fait aux Caves Le Chapelais: ce n’est pas un lieu autonome en soi, mais un lieu que des gens peuvent investir, booker. Quand on est allé visiter les Caves pour le repérage technique, il y avait une soirée SM qui se préparait. On a discuté de câbles et de pratos autour d’un cheval d’arçon clouté, en cuir noir.

Antoine : On bosse pas mal avec Fred du Serendip Lab, c’est lui qui nous a eu le plan. C’est une espèce de mania de l’underground, France Chébran c’est lui, la plupart des grosses ressorties de Born Bad Records aussi. C’est un digger de l’extrême: Il est un peu l’icône du ChaudardLand avec son sens ultra aigüe de la débrouille, des line-up de folie dans des endroits pas possibles. Les Caves, c’est un des rares endroits à Paris où tu peux fumer à l’intérieur, prendre une trace, peut être baiser dans les chiottes. Même si c’est un peu dégueu, ça peut se faire. C’est ça qui nous plait. On ne pourrait pas le faire dans les salles classiques.

Fanny : Le second événement aura lieu à Confluences aussi, qui est en soi un endroit alternatif à Paris, une fabrique, où la programmation n’est pas du tout la même. Le label Darling Dada nous a donné carte blanche pour leur prochaine soirée ALEA. Des artistes DJ (Axel Tixier, Loup Blaster, Quart Avant Poing et Apec Blue) travailleront en amont avec des artistes électroniques aux langages différents, live ou mix (Marc de Blanchard, Siren’s Carcass, Tasmo et Riposte) dans le cadre d’une collaboration inédite et éphémère. Tous les artistes numériques munis de leur vidéo projecteur sont invités à venir pour une BYOB (bring your own beamer) s’approprier l’espace de Confluences, qui sera également habité par une installation interactive signée Les Animaux du Futur.

Pour la troisième soirée au Cirque Electrique, on invite Hassan K (Darling Dada) un mec qui fait du métal électro, teinté d’influences assez arabisantes. On conclu avec le Jazz Y Jazz qui est un bar situé à porte de Montmartre. Ca ne ferme jamais comme endroit, ce sera fini quand tout le monde sera rentré. Le Jazz Y Jazz et les Caves Le Chapelais c’est bordélique, et ça qu’on aime.



Il y a des interventions plastiques et vidéos ?

Fanny : Léo et Anaïs du collectif font de la vidéo et on ajoute des projections dès qu’on peut… A l’occasion de la soirée à Confluences, on a proposé à un DJ et un vidéaste de collaborer en duo : l’idée c’est de mettre la vidéo au centre, et que la démarche soit équitable entre les deux. On a remarqué qu’à chaque sollicitation de vidéastes dans des soirées types les nôtres, on demandait à ce que ses images viennent illustrer, subordonner la musique plutôt qu’interagir avec elle. Les vidéastes sont pourtant moins payés et doivent  se trimballer pas mal de matos et c’est beaucoup de travail. Avec ces duos images / sons on va rendre un rapport plus équilibré pour qu’il y ait une vraie interaction artistique.

Antoine : On fait en parallèle une exposition à la Galerie Plateforme : il y  a des œuvres plastiques de Rémi Andron sur lesquelles des artistes sont invités à projeter leurs vidéos. Il ne se passe pas uniquement de la musique, l’idée c’est d’associer plein de choses en même temps. On fera quelques ateliers au Cirque Electrique : un village label, et des ateliers artistiques à destination de tous les publics, notamment les personnes handicapées. On a la possibilité de faire un festival, ce serait dommage de garder ça entre nous et de ne pas accueillir ceux qui ont envie de participer.

Au final, c’est quoi l’esprit du ChaudardLand, le but ultime de Vagina Dentata ?

Antoine : On veut proposer une alternative à la nuit parisienne. On propose premier un line-up qu’on pourrait tout à fait trouver dans un grand club parisien, mais dans un cadre atypique, avec des bières à prix raisonnables et des gens qui ne se prennent pas la tête. D’ailleurs, à l’ouverture on fait le bar, lors de la dernière soirée, on invite tous les copains au Jazz Y Jazz… C’est finalement assez convivial. On n’est pas du tout dans une démarche élitiste, mais on aime apporter de la bonne musique aux gens. Le plus grand kiff serait pas faire une tournée des festivals mais des campings l’été pour faire danser tout le monde. On ne cherche pas à inviter le dernier DJ tendance. Et au début nous, le 6b, on kiffait.

Fanny : Quand on fait des soirées chez nous, tout le monde peut mixer, mettre le son qu’il veut, on veut faire le festival dans cet esprit. On n’est pas du tout fan de ce qu’il se passe en ce moment, les dernières sorties… On a même déjà eu des refus parce que de petits DJs ne voulaient pas que leurs noms soient associés à nous. C’est triste de voir des gens qui adoptent des attitudes : nous on veut juste faire la fête, boire trop et rigoler fort mais surtout rester authentiques. C’est drôle quand on a vu que tout le monde se mettait à écouter Trisomie 21, Front 242 et tout la scène vénère belge, parce qu’on kiffe depuis des années. Et quand dans deux ans, la mode sera passée, nous on écoutera toujours.

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L’événement Facebook du ChaudardLand

Vagina Dentata

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