« La plupart des pochettes sont des paysages imaginaires, des abysses dans le cosmos… Tu ne sais pas quelle histoire te racontent les musiques parce qu’il y a pas mal d’instrumental, et celles où il y a du texte restent très énigmatiques. C’est comme si ça construisait des décors et des paysages où l’auditeur est libre d’évoluer. Ca créé un contexte. C’est quelque chose qui me fascine que la musique, qui est l’art le plus abstrait, puisse construire de la matière plus que des histoires.  » 

Avec le label qui prend racine dans des « paysages imaginaires » et qui les façonne, on n’est pas surpris de se retrouver à discuter avec Valentin Féron de groupes anglais, américains, suisses, et même (bientôt) japonais dans son salon quadrillé de vinyles. Géographie sonore qui annihile les frontières et ouvre aux émotions et à l’onirisme, c’est ce que Bookmaker Records semble faire de mieux avec des productions de musiques hybrides entre rock instrumental, blues futuriste et psychédélisme.

Qu’est ce qui vous a motivé à créer un label ?

On est quatre maintenant, un au Havre, une à Bristol, un à Los Angeles, et moi à Paris. On était trois potes du Havre au départ en 2010 ou 2011. J’avais mon tout premier album avec Henryspenncer, je contactais des labels, j’envoyais des mails qui restaient lettres mortes pour la plupart. C’était l’époque où myspace était bien, tu pouvais découvrir les groupes, voir les goûts des uns des autres et sauter de pages en pages…

J’avais découvert comme ça des artistes géniaux, anglais et américains, mais complètement inconnus et sans label. Au bout d’un moment, ne trouvant toujours pas de label, l’idée est venue d’en créer un. C’était le moment juste avant le gros buzz du vinyle. Je voyais des labels comme Not Not Fun Records qui faisaient des disques à deux cent ou trois cent exemplaires, je sentais cette énergie do it yourself : si t’étais connecté au bon réseau, tu pouvais découvrir et faire découvrir plein de groupes. A l’époque j’avais encore dans la tête qu’un label c’est une entreprise. En en parlant avec les potes, ils m’ont pris pour un fou, ce qui ne nous a pas empêché de créer Bookmaker Records ensemble tout de suite après. On a sorti Seabuckthorn, un guitariste anglais qui fait de la folk sur une douze cordes, et on a contacté des groupes, on a vite eu plusieurs sorties. Ca a marché comme un petit label peut marcher.

Où est-ce que vous vous situez dans la ligne artistique, l’identité sonore ?

En ligne artistique, et en regardant les autres labels on voyait les grosses machines rock qui sortaient des groupes et organisaient des énormes tournées pour rentabiliser un maximum, et des mini-structures de mecs qui faisaient de la drone ou de la musique minimaliste ou expérimentale tout seul chez eux. Il y avait un espace au milieu pour un label comme le notre, assez transgenre, où même si tu fais de la musique tout seul, tu peux la faire sonner comme celui d’un groupe ambitieux. On ne voulait pas vraiment d’étiquette, notre première newsletter on disait qu’on sortait des choses psychédéliques sans être folkloriques, expérimental mais pas chiant. On essaye d’être entre ces deux conceptions.

Par exemple mon projet Henryspenncer ça sonne comme un groupe alors que je suis tout seul au départ. Je ne pouvais pas rendre en concert ce qu’il y a sur l’album. Un jour j’ai un pote qui m’a dit qu’il voulait faire la guitare, ça a fait effet boule de neige, un autre s’est mis à la batterie alors qu’il n’est pas batteur, et là on est cinq, et ça va être notre premier concert au Supersonic.

Pourquoi le nom Bookmaker Records ?

On avait beaucoup envisagé « Take Shelter Records » en référence à un album d’un groupe américain psychédélique. On aimait l’idée de la cabane dans forêt où les artistes comme le public peuvent venir se réfugier. C’est d’ailleurs notre logo. Pour « Bookmaker » il y a le cinéma qui n’est pas loin comme on est tous de grand fan de film, avec « Meurtre d’un Bookmaker chinois » de John Cassavetes qui n’a absolument rien à voir avec le label en lui-même d’ailleurs. Ca faisait aussi le mec qui vend des disques sous le manteau, un peu pirate, un peu filou… Ce que le label n’est pas d’ailleurs. On ne sait pas ce que c’est qu’un bookmaker en France, un truc un peu dealer d’album sous le manteau. On trouvait surtout que ça sonnait bien.

Quel est le « modèle économique » ?

On a tous mis de l’argent au départ pour la production des premiers albums, et avec les recettes que l’on dégage, on en fait d’autres. De temps en temps on a dû réinjecter de l’argent, on arrive à ne plus le faire aujourd’hui. A notre échelle c’est le méga succès ! On commence même à payer les artistes 12% sur chaque disque vendu, ce qui est une note colossale, je m’en aperçois quand je le note sur mon petit tableau Excell : « et voilà un euros vingt pour un tel, il va être super content ! ».

Plus sérieusement c’est de l’équilibre précaire et du bricolage. On arrive à sortir des disques sans mettre d’argent de notre poche, c’est déjà une grande satisfaction à notre échelle.

Quelle est votre relation avec vos artistes ?

Au niveau sonore on donne notre avis pour certain, d’autres comme Pyrit savent exactement ce qu’ils veulent et on n’intervient pas. On s’occupe beaucoup des artworks, on a envi d’avoir une ligne commune, et c’est quelque chose qu’on aime beaucoup. Et à chaque fois on devient amis avec les artistes. Ca donne même des couples : on avait fait venir jouer Andy, le guitariste anglais à l’Espace B il y a trois ans, le jour même il a rencontré une de nos meilleures amies qui est dans le label, le soir même ils étaient l’un chez l’autre. Maintenant ils vivent à Bristol ensemble.

Odawas était dans un super label, et le jour où on les a contactés, on s’est dit : « rêvons de leur proposer de sortir un album live ou album solo ». Pour nous c’était un groupe énorme dans notre constellation propre. Le chanteur nous a proposé un album solo que l’on a sorti, et à la suite ils ont plus eu de label, on a donc sorti tout ce qu’ils ont fait à la suite. Et surtout, ils ne jouaient plus ensemble, mis à part les enregistrements studio. J’ai harcelé de mail le chanteur en lui disant de se reformer avec son pote, qu’ils étaient faits pour faire de la musique ensemble. Ils ne vivaient plus dans la même ville, c’était compliqué mais j’ai pas arrêté de leur écrire. Au bout d’un moment l’un des deux à déménager pour s’installer de nouveau à San Fransisco et ils se sont reformés. C’est une de mes plus belles fiertés d’avoir contribué à ça.


Quel image d’un film imaginaire peux tu nous donner pour chacun des groupes qui va jouer mercredi ?

Pour Red Sun Atacama : une moto dans le désert.

Pour Henryspenncer : des montagnes qui s’effondrent et forment d’énormes ravins.

Pour Pyrit : un mec seul dans le blizzard.

Bookmaker Records en trois mots ?

Emotion, paysages imaginaires… autisme ? Autisme au sens noble du terme, parce que c’est souvent des gars tout seul et loin avec lesquels on bosse, un peu chelou, mais des passionnés.

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Rendez vous mercredi prochain au Supersonic 

http://www.bookmakerrecords.com/releases

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