La Ferme de la Justice serait-elle l’illustration parfaite du rhizome deleuzien ? C’est sur ce questionnement philosophique pompeux que s’est fixé mon esprit au moment de quitter Arthur et Jérôme après quelques cafés et volutes de chanvres. Respectivement musiciens d’Attila Krang (Arthur) et de Keruda Panter (Jérôme), ils sont les membres de cette (anti)structure anarchique et productive. On pourrait aussi dire un conglomérat indénombrable et emmêlé d’ami(e)s fans de rock pur et barré pour éclairer l’invocation du concept de Deleuze. En punks de la première heure, de ceux qui allaient voir les Beruriers Noirs en se faisant insulter d’efféminés par les hard rockeurs, ils restent les partisans d’un joyeux bordel fraternel, en restant l’âme de fond du festival de la Ferme Electrique.

La Ferme de la Justice, qu’est ce que c’est ?


Jérôme :
Je suis le président de l’association…

Arthur : Le soviet’ suprême !

Jérôme : Je suis n’importe quoi tant qu’on rajoute le mot suprême après.

Arthur : C’est un collectif déraisonné…

Jérôme : C’est aussi ouvert aux autres, si tu fais une action dans ton coin et que tu te revendiques de la Ferme de la Justice, tu en feras partie.

Arthur : On est hyper prosélytes mais beaucoup moins représentés dans les prisons françaises. On a pour but l’accès à l’Etat du Rock’n Roll. Et peut être la mort de certains autres mais on en parlera pas tout de suite.

Jérôme : A la base on est une amicale. On a dû faire une structure, ne serait ce que pour faire jouer des groupes dans des salles. Si on avait pu se passer de l’asso on l’aurait fait.


La Ferme de La Justice ça date de quand ?

Jérôme : La vraie création ça doit être en septembre 87 quand j’ai rencontré Jean-Philippe. C’est une histoire de pote en banlieue, moi et lui à la base.

Arthur : L’autre c’est l’âme damné de la bande si Jérôme est le soviet’ suprême. Il a tellement de surnoms…

Jérôme : Au départ c’est juste des copains qui se sont dit : « le rock’n roll , en fait, c’est bien ». Ensuite il  a fallu jouer dans des groupes, parce que c’est mieux quand t’aimes ça. Et pour les filles aussi, même si sur ce dernier point ça n’a pas trop marché. Un jour, les grands-parents de Jean Philippe qui étaient agriculteurs sont morts, et au lieu de jouer dans son garage, on a délocalisé ça à la ferme qui est dans l’Essonne. On a tout rénové, ça nous a pris une dizaine d’années : dalle, isolation, électricité… On est des gros récupérateurs dans les poubelles, on a trouvé une console de 1972, sauf qu’on ne savait pas comment l’utiliser. Et ma sœur a eu la bonne idée de sortir un ingé son ! Donc on a eu un studio avec un mec qui s’y connaît en machine. Pour nous tout seul, ça faisait grand, du coup on est parti à la recherche de copains sur myspace. Jean-Philippe, l’ingé son et moi, les seuls critères que l’on avait : qu’on aime la musique, et que les gens soient sympas.

Arthur : Moi qui suis de la deuxième vague de la Ferme de la Justice en étant arrivé dix-sept ans après sa création, je me sens autant membre que ceux du départ, et c’est pareil pour tous les copains.

Et pourquoi le nom « La Ferme de la Justice » ?

Jérôme : Historiquement elle s’appelle la Ferme de La Justice : il fallait bien un lieu où la faire avant : il y avait même un gibet. Ca nous a bien fait marrer même si au départ on voulait s’appeler les « bizus pendus ».  Et c’est une jolie contrepètrie : la firme de la justesse.


Quel est votre « modèle économique » ?


Jérôme : Si on avait 60 millions d’euros, qu’en ferait on ? J’achèterais un énorme entrepôt à 15 bornes de Paris pour faire le plus gros squat de France.

Arthur : Une belle vision de millionnaire… Même si on fait payer la location du studio ça a toujours été symbolique. Il n’y a évidemment pas de modèle économique. On est parfois capable de faire des sessions putassières quand du matos était cassé et qu’on avait besoin de sous pour remplacer. Mais on le fait pour notre plaisir.


Comment fonctionne La Ferme de la Justice ?

Jérôme : C’est une auberge. C’est un bordel. Ça fonctionne toujours pareil, pour un concert ou un enregistrement, même pour la réponse à la prise de contact pour ton interview : ça a été efficace, mais personne ne sait comment ça s’est passé.

Arthur : Tous ceux qui ont essayé de mettre de l’ordre se sont cassés les dents. J’ai déjà organisé des soirées au nom du label alors que les groupes ne faisaient pas l’unanimité, je l’ai fait tout seul. Et d’autres fois on était vingt cinq sur le coup. Ça gravite, c’est très variable : ça grossit, ça rétrécie… On est dans une phase sèche mais là on a trois sorties qui vont arriver, notamment Attila Krang. Même si on n’a pas d’agenda prédéfini.

Jérôme : En fait c’est une bande de copains musiciens, ingénieurs du son, à qui on aurait donné un nom. On a tous besoin des uns des autres. Et c’est aussi libre qu’une bande de pote.

Arthur : Il y a une mise en communauté du savoir faire et du matos. Si Pascal Nègre voulait se revendiquer de la Ferme, il pourrait. S’il savait qu’on existait, il voudrait d’ailleurs.

Vous produisez des cd, des vinyles ou des cassettes ?

Arthur : Chacun fait comme il veut !

Jérôme : Le plus pourave possible ! On va sortir notre CD dans une pochette plastique avec une feuille à l’intérieur et rempli de gélatine, avec un badge… On va appeler ça une pochette surprise. Nous notre contrainte c’est que ça ne doit pas nous couter plus de 150 euros…

Arthur : En général ce qui nous coute le plus cher c’est les CD vierges et le matos pour les pochettes.

Jérôme : Les ingés, c’est la bande, donc c’est gratos.

Arthur : Comme pour la production physique de notre musique, il n’y a pas non plus une identité visuelle homogène de la Ferme, chacun à son style selon son groupe, et personne n’a jamais réussi à se mettre d’accord pour l’association.

Est ce qu’on peut dire que vous êtes en quelques sortes des activistes ?

Arthur : Oui, et anti-activistes aussi.

Jérôme : Il n’y a pas de drapeaux, on n’a jamais parlé de politique. C’est l’anarchie, on ne cherche pas à avoir de l’authenticité ou quoique ce soit d’autre.

Arthur : Au final, ce qui reste c’est juste ce qu’on fait. Nous on fait juste les choses. Il n’y a pas de prises de positions.

Jérôme : On s’est fait traiter de nazi une fois dans un squatt à Belleville parce qu’un des mecs d’un groupe était antisioniste : celui qui faisait le lien pour cette date pour la Ferme c’est un pote black avec des dreads jusqu’en bas du dos. Ça nous a bien fait rire.

La Ferme de la Justice en trois mots ?

 Jérôme : Amicale, subjective…

Arthur : … et prosélyte !

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Retrouvez La Ferme de la Justice et ses artistes ce mercredi à l’OPA:
https://www.facebook.com/events/1018337864874580/

http://lafermedelajustice.bandcamp.com

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