Fondateur d’Arty Farty, association créatrice des Nuits sonores à Lyon et conseiller artistique à la Gaîté Lyrique, rencontre passionnante avec Vincent Carry autour de l’avenir des festivals, des médias et de la troisième édition des Nuits sonores à Tanger.

Tu reviens de Nuits sonores Tanger, comment ça c’est passé?

La troisième édition de Nuits sonores Tanger s’est très bien passée. La fréquentation a augmenté depuis l’année dernière. Le projet s’installe doucement, c’est normal puisqu’il est toujours un peu plus compliqué de construire un festival dans un pays qui ne nous est pas encore entièrement familier. Mais le but de ce festival est d’en faire une véritable co-construction France-Maroc. La population marocaine, la communauté internationale de Tanger et les touristes sont nos trois types de population durant le festival ce qui créé un métissage génial. Le site qu’on avait cette année a d’ailleurs beaucoup plu, c’est un endroit sublime qui s’appelle le Palais des Institutions italiennes.

Pourquoi avoir choisi Tanger ?

Pour des raisons très pragmatiques. Nuits sonores (en mai à Lyon) a beaucoup bougé ! On a fait des évènements dans de nombreux endroits dans le monde tels que: Shanghai, Toulouse, Berlin… Mais toujours en one shot, on venait une année faire le festival pour repartir l’année suivante dans d’autres villes, d’autres pays. Et puis un jour, on a eu envie de se créer une nouvelle aventure avec quelque chose de plus petit mais sur le long terme et de manière régulière.

On avait déjà une envie de partir faire ça au sud, avec une préférence pour le Maghreb. Au début des années 2010, on a voulu monter un projet à Oran qui n’a pas pu se réaliser et ça a été une grosse déception pour toute l’équipe car on avait créé des liens avec des associations et des jeunes du pays. Ça a été un coup dur. Puis des amis m’ont parlé de Tanger car ils étaient partis y vivre et lorsque je les ai retrouvé là-bas, j’ai eu un vrai coup de cœur. Tanger est une ville qui a un passé culturel extraordinaire et qui a marqué énormément de créateurs et d’artistes en tout genre. En plus d’être une très belle ville, Tanger est très symbolique géographiquement et géopolitiquement car elle est le pont entre l’Europe et l’Afrique. C’est une porte d’entrée entre deux continents donc un endroit très éclectique et international.

@Studio Le Carré

@Studio Le Carré

Il y a eu un avant et après Tanger chez Arty Farty ?

Complètement. Au final c’est un projet qui a énormément touché les gens de l’équipe car c’est une incroyable aventure humaine. Lorsque tu travailles dans un pays étranger, avec un nouveau festival, tu te remets en danger. Tu dois réapprendre la patience, la sérénité puisque tu refais tout à zéro : par exemple tu as des directeurs de la communication qui se retrouvent à devoir découper des flyers au massicot. C’est top! Après, budgétairement cela ne nous rapporte presque rien puisque le festival est gratuit et les législations sur le bar font que tu peux oublier la vente d’alcool! Mais ça n’en reste pas moins une sacrée aventure !

Tu as créé un nouveau festival : quel est ton avis sur cette recrudescence de festivals indépendants ?

C’est intéressant que tu poses la question dans ces termes parce que dans les dernières interviews que j’ai eu, c’était plutôt: « que penses tu de la disparition des festivals ? ».

Ce n’est pas du tout l’impression que j’ai.

C’est pour ça que c’est intéressant. Il y a une étude universitaire qui s’appelle la « cartocrise culturelle » qui pointe les festivals et lieux culturels en difficulté ou totalement disparu faute de légitimité ou de public. Tout le monde en a fait un foin et personnellement, cela m’a dérangé qu’on parle des festivals qui disparaissent sans évoquer tous ceux qui se créent. De mon point de vue, il y a de nombreux festivals très intéressants qui sont nés depuis 3, 4 ans et qui collent à leur époque car portés par de nouvelles générations. D’ailleurs, lorsque j’ai créé Nuits sonores il y a 15 ans, j’aimais bien dire que nous étions un festival de 2ème génération.

@Nicolas Dartiailh

@Nicolas Dartiailh

Pour toi quelle était la 1ère génération ?

De manière un peu caricaturale, je qualifiais de festival de 1ère génération, en France, les festivals qui s’appelaient « Les » quelque chose « de telle ville ». Par exemple : Le Printemps de Bourges, les Transmusicales de Rennes, les Francofolies de la Rochelle … D’ailleurs au début les gens nous appelaient « Les Nuits Sonores de Lyon » au lieu de « Nuits sonores » tout court. Lors de sa création, à l’aube des années 2000, on a essayé d’inventer un modèle qui nous a paru cohérent avec l’époque, c’est à dire un festival urbain qui transforme la ville, la rue, les parcs, les restaurants en une multitude de scènes. On a fait de Lyon notre espace de jeu en y intégrant également une forte culture numérique. Et logiquement, on voit apparaître aujourd’hui des festivals de 3ème génération qui apportent de nouvelles idées et restimulent le monde du festival. En réalité, je pense que les générations plus anciennes ne sont pas condamnées si elles ont la capacité de se remettre en question. C’est la même chose avec les médias. Des brontosaures médiatiques ont eu du mal à passer la vague des nouveaux médias.

Le sujet des médias est d’ailleurs un des thèmes que l’European Lab va évoquer en décembre prochain à la Gaîté Lyrique lors du forum sur « 2025, la prochaine décennie culturelle ».

Oui. C’est un des sujets qu’on va traiter sur le forum. Il y a un vrai parallèle entre culture et média, car ce sont deux secteurs qui ont été aussi bien marqués par la mutation numérique que par une crise de financement et de sens. L’époque invite à se poser la question: quel est le rôle de la culture et des médias dans le monde où nous vivons ? Il y a des méthodes qui sont devenues has-been et doivent se renouveler, c’est une évidence. Pour moi, un festival comme un média doit être une interface de décryptage de son époque car s’il est une simple compilation d’artistes sur scène, l’intérêt devient très vite limité. Il faut raconter une histoire, expérimenter et je le répète média ou festival, c’est la même chose ! A la Gaîté Lyrique, notre réunion de direction artistique s’appelle d’ailleurs le comité éditorial !

Tu fais effectivement parti des équipes de la Gaîté Lyrique, en quoi consiste ton travail là bas?

Il a évolué. J’ai été à l’origine de la construction de la Gaîté Lyrique grâce à Jérôme Delormas et Steven Hearn avec qui on avait notamment perdu le titre de « Capitale Européenne de la culture » pour la candidature de Lyon en 2008. Mais en même temps, Steven remportait la Gaîté Lyrique et m’a demandé de les rejoindre. J’ai travaillé trois ans sur l’ouverture et ça a été une expérience incroyable, on pouvait inventer à l’infini puisque tout était encore à faire. Une fois ouvert, j’ai apporté des projets, des idées en tant que conseiller artistique et lorsque la Gaîté Lyrique a trouvé son rythme et son énergie, grâce au travail de Jérôme, j’ai glissé vers mon rôle actuel qui est plus transversal avec toujours le conseil artistique mais également la communication ou encore les partenariats.

En tant qu’indépendant, tu apprécies travailler également dans une institution ?

En réalité suis très reconnaissant à Steven et Jérôme de m’avoir proposé ce poste car j’ai vu ce projet comme une validation de parcours. Arty Farty ou Nuits sonores sont indépendants, nous prenons les décisions nous-mêmes et sommes « presque » auto-financés, donc cette proposition de travail à la Gaîté Lyrique m’est apparue comme une reconnaissance. C’est bête mais j’ai senti que j’avais désormais une véritable légitimité dans le milieu culturel.

Culture Sauvage pour Vincent Carry ?

Ça me fait penser à l’underground. Comment est ce qu’on fait exister la culture en dehors du champ institutionnel ? Comment on investit les lieux ?

Nuits Sonores LYON